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[A VISITER] La caserne Dossin: un lieu-clé de la Shoah

1944, âgé de moins de deux ans, ses parents envoyés à Auschwitz, Arthur Langerman est placé dans un orphelinat à Bruxelles. Seule sa mère reviendra de l’enfer mais elle ne voudra jamais parler de " tout çà " à son fils. Devenu adulte, Arthur Langerman s’interroge. En particulier, il ne comprend pas pourquoi les Européens se sont acharnés ainsi sur les Juifs et se met à recueillir des objets ayant trait à cette part noire de notre histoire.

Débute ainsi une collection d’objets antisémites qui deviendra la plus importante d’Europe. Exposée (partiellement) en ce moment à la Caserne Dossin, à Malines, elle donne un coup de projeteur troublant sur l’imprégnation antijuive qui a marqué la culture européenne pendant des siècles.

Histoire d’un lieu : la caserne Dossin à Malines

Elle démontre aussi comment tout un système d’imagerie caricaturale à préparé la voie au génocide la plus colossal de toute l’histoire de l’humanité. La Caserne Dossin est le lieu clé de la Shoah en Belgique. C’est là qu’entre 1942 et 1944 les quelques 25.000 juifs et 350 tziganes arrêtés en Belgique ont été parqués en attendant leur transport vers les camps de la mort. C’est aujourd’hui à la fois un musée, un mémorial et un centre d’études sur l'Holocauste et les droits humains.

Le 27 juillet 1942, plusieurs dizaines de Juifs pénètrent dans un lieu resté longtemps dans la brume de l’histoire : la mystérieuse caserne Dossin à Malines. La Sipo-SD installe dans cet ancien bâtiment militaire belge son camp de rassemblement pour les Juifs de Belgique et du nord de la France. Le lieu demeure discret.

Sous l’occupation, il vit, grandit et s’éteint dans l’ombre du camp de terreur de Breendonk. Après la guerre, son histoire et sa mémoire sont elles aussi étouffées par l’aura de l’Auffanglager.

Eva Fastag, l’une des détenues de Dossin, constate très justement que

La caserne Dossin " était soi-disant un camp où il n’arrivait rien de grave. Tout se passait ailleurs. […] Rien ne sortait. Officiellement, rien ne sortait ! Personne ne savait ce qui se passait dans le camp

La fonction génocidaire du lieu et le nombre impressionnant de déportés envoyés à la mort (95 % des 25 000 déportés) auraient pourtant dû lui octroyer une place prépondérante dans l’histoire des persécutions nazies en Belgique et dans le nord de la France. Or, l’intérêt pour Dossin, comme pour d’autres camps de rassemblement, ne s’est éveillé que récemment.

Ces camps tels que Drancy, Westerbork ou Dossin s’inscrivent intrinsèquement dans le réseau de la " solution finale de la question juive " en Europe. La règle dans ces lieux est d’en être déporté. Ceux qui y restent ou en sont relâchés en sont l’exception.

La règle à l’arrivée, à Auschwitz-Birkenau, Sobibor ou Majdanek est d’y être assassiné ou d’y mourir. La survie y est l’exception.

 

 
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© Kazerne Dossin

Cette fonction génocidaire imprègne totalement l’organisation et le fonctionnement du Sammellager de Malines. Quelques SS allemands y règnent en maîtres absolus. Pour maintenir l’ordre, les SS du Reich se font assister par des SS flamands qui servent d’intermédiaires entre eux et la population du camp. Quant aux tâches liées à l’intendance, l’administration, l’entretien et autres corvées, elles sont déléguées aux internés eux-mêmes.

Les SS du Reich assoient leur autorité absolue en instaurant un régime de terreur. D’un seul mot, ils ont le pouvoir de faire basculer le sort des détenus, de les maintenir au camp de rassemblement, d’ordonner leur libération ou de les déporter. Ils s’abstiennent cependant d’infliger aux Juifs des traitements qui risqueraient d’entraîner leur mort. Le meurtre doit être perpétré à plus de 1200 kilomètres de Malines, à Auschwitz-Birkenau. Ils limitent également les contacts directs avec les internés juifs.

Par conséquent, ils accordent leur confiance à une douzaine de SS flamands auxquels ils délèguent d’importantes responsabilités : la surveillance interne du camp, le poste de garde, la gestion des détenus, l’organisation de la vie quotidienne… Ceux-ci font régner l’ordre à Dossin depuis l’arrivée des Juifs jusqu’à leur embarquement dans les transports. Ils effectuent les besognes que les SS allemands, tout-puissants au camp, ne peuvent ou ne daignent accomplir, tout en refusant de les confier aux internés.

 
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© Kazerne Dossin
© Kazerne Dossin

Tous les SS flamands sont des membres du SD-Wachgruppe, un corps de garde formé par la Sipo-SD de Bruxelles et composé exclusivement de SS allemands et de volontaires flamands. Ses membres, considérés comme des SS, doivent fournir un certificat de bonne vie et mœurs ainsi que la preuve de leur aryanité. À Malines, 14 de ces hommes, 2 soldats de première classe allemands et 12 simples soldats flamands, surveillent le camp de rassemblement.

Les tâches et corvées restantes sont distribuées aux détenus juifs. À la Aufnahme, le bureau d’enregistrement du camp, des dactylos juives sont contraintes d’inscrire les Juifs entrés au camp sur les listes de déportation. Des employés juifs distribuent à chaque nouvel interné une plaquette de carton indiquant sa nouvelle identité définie par son numéro de Transport et son numéro d’inscription sur la liste de transport.

D’autres sont chargés de fouiller les sacs et les valises afin de saisir les objets de valeur, les bijoux, l’argent, les documents d’identité et les bons de ravitaillement… Les futurs déportés doivent également signer un document de cession de l’ensemble de leurs biens à l’occupant.

Nombreux sont ceux qui subissent une fouille au corps plus ou moins poussée afin de vérifier si rien n’a été dissimulé dans les orifices corporels. Les femmes, surtout jeunes et jolies, sont des proies privilégiées, livrées aux attouchements des SS. Les Juifs pieux constituent une autre cible : les SS les insultent, les battent, leur coupent les papillotes ou leur rasent la barbe. Une fois enregistrés, les Juifs sont répartis dans des chambrées, selon leur ordre d’inscription sur la Transportliste.

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© Kazerne Dossin
© Kazerne Dossin

À la Aufnahme, les SS contrôlent chaque étape du processus d’enregistrement. Leur brutalité est le moyen de s’assurer de la docilité de la population du camp de rassemblement. Les nouveaux arrivants sont brisés moralement et physiquement. L’humiliation, les insultes, les coups, les fouilles corporelles dégradantes constituent les premiers contacts avec l’univers de Dossin. Les papiers confisqués, les photos déchirées, les valeurs saisies et l’identité niée parachèvent la dépersonnalisation des victimes. À Dossin, le Juif n’est plus considéré comme un individu à part entière.

Le camp de rassemblement doit fonctionner à l’économie. Pour en financer le fonctionnement, la Sipo-SD fait supporter les coûts par la population juive elle-même, puissant dans les avoirs des Juifs internés, les biens spoliés, ou imposant à l’Association des Juifs en Belgique de prendre une partie des frais à sa charge.

 

Les nazis ont conçu ce système de manière à impliquer activement les victimes dans leur propre destruction.

 

Les chefs juifs du camp maintiennent l’ordre et la discipline lors de l’embarquement des déportés à bord des trains. Les Gepäckträger, les porteurs, aident ces derniers à prendre place dans les wagons. Chaque étape se déroule sous la surveillance des SS. Idéalement, le tout doit se faire très rapidement. La SS vise l’efficacité du processus de mort, et ce, dès l’entrée dans l’antichambre d’Auschwitz-Birkenau.

L’arbitraire est la seule loi qui règne au camp. Les internés sont les jouets des SS. Confronté à des règles sciemment impossibles à respecter, chacun tente d’adapter son comportement aux circonstances afin d’éviter les mauvais traitements et les violences. Chacun développe sa propre stratégie de survie. Tout le monde espère être libéré ou au moins maintenu à Malines. Les détenus en appellent à leurs amis et connaissances, à leurs employeurs ou leurs professeurs, à leur avocat ou leurs relations d’affaires… On s’adresse à la reine Élisabeth, aux éminences du clergé, à n’importe qui que l’on croit capable d’intervenir efficacement pour échapper à la déportation.

Dans cet univers isolé du monde, les internés adaptent leur comportement à la vie au camp, rythmée par les départs des convois, oscillant entre espoir et angoisse. Les uns tentent de conserver leur humanité ou leur identité. Se laver, partager son savoir, respecter le culte, aider d’autres détenus… sont autant d’actes que certains s’acharnent à faire pour se donner l’illusion de rester maîtres de leur destin et de prouver qu’on ne les brisera pas. D’autres se laissent aller au désespoir, se lamentent et parfois se résignent. Quelques insoumis préparent leur évasion ou s’impliquent dans des faits de résistance à l’intérieur du camp. Cette résistance n’est pas organisée en réseau. Elle est le fait d’individus. 

Certains collaborent, imaginant que ça leur évitera la déportation et protègera leurs proches encore libres. Chefs juifs du camp, préposés à la fouille, intermédiaire commercial, médecins… obéissent avec zèle aux ordres de SS, faisant passer leur propre intérêt avant tout.

Le camp de rassemblement n’est pas conçu dans la durée. Les internés ne sont pas censés y rester que le temps de rassembler l’effectif d’un transport. De l’ouverture du camp le 27 juillet 1942 à octobre 1942, le séjour moyen ne dépasse pas la semaine. Après avoir mené les grandes rafles de l’été 1942, la Sipo-SD n’a visiblement pas prévu que la formation des transports ultérieurs serait compliquée par la fuite ou le passage dans la clandestinité de nombreux Juifs. Désormais quelques semaines, voire quelques mois, sont nécessaires pour composer un convoi. Par conséquent, la durée de l’enfermement à Dossin s’allonge fortement, ce qui cause des problèmes d’intendance et d’hygiène. 

Si les 352 Tsiganes du transport Z ne représentent que moins de 1,5 % de l’ensemble des Tsiganes envoyés à Birkenau, ce convoi n’en demeure pas moins le plus peuplé de la zone Ouest. Le seul transport tsigane parti de Westerbork se compose de 245 hommes, femmes et enfants. Dans le reste de la France, plusieurs milliers de Tsiganes sont enfermés dans des camps d’internement ou mis en résidence forcée, mais ils ne sont pas concernés par la déportation à Auschwitz-Birkenau. Finalement, en un seul train, on estime que la petite communauté tsigane de Belgique et du nord de la France est réduite de 70 %. De ce territoire, 353 Tsiganes (352 du transport Z et Stevo Caroli du transport XXV) sont déportés par Malines, 319 meurent dans les camps de concentration. En 1945, les 33 survivants représentent moins de 10 % de l’effectif déporté. Ce taux de survie extrêmement bas correspond à un " bruit statistique ", une proportion tellement réduite qu’elle n’est significative de rien d’autre que d’une élimination de masse.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre 1944, le camp de Malines est déserté par les SS et leurs auxiliaires. Au moins 527 détenus s’y trouvent encore. La ville de Malines est libérée dans la journée du 4 septembre. Personne ne s’est apparemment soucié du sort des internés de la caserne Dossin. Livrés à eux-mêmes, la plupart attendent dans le camp, " sagement ", comme le leur a suggéré le commandant Frank la veille de son départ. D’autres, plus téméraires, tentent la sortie. Dans la journée du 4, un membre à la fois de l’AJB et du CDJ, se rend sur place et distribue quelques billets aux internés, pour leur permettre de rentrer chez eux.

Le camp de rassemblement de Malines présente cette particularité qu’aucune administration, aucune autorité, aucune force de police nationale ou locale n’y est impliquée. Le lieu est placé sous la responsabilité immédiate et exclusive de la Sipo-SD de Bruxelles, au contraire des camps de rassemblement de Drancy et de Westerbork. Néanmoins, la fonction de ces camps est la même : rassembler les déportés pour les envoyer à la mort à plus de 12 000 km de là, dans les centres de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau ou de Sobibor. Ces camps de rassemblement ne sont pas la mort. Ils n’en sont que la salle d’attente.

La règle y est de partir en déportation. L’exception est d’y rester ou d’en être libéré.

À destination, la règle est la mort, l’exception est la survie.

 

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© Kazerne Dossin
© Kazerne Dossin

En pratique

Fake Images  (jusqu’au 7 décembre 2021) Site de l’expo : https://fakeimages.be

Kazerne Dossin
Goswin de Stassartstraat 153
2800 Malines

Infos et réservations : www.kazernedossin.eu

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