Le Mug

Twitter va-t-il tuer la #démocratie ?


Pendant des années, Samuel Laurent, créateur des Décodeurs du journal Le Monde, a adoré Twitter, cette agora où il se passe toujours quelque chose. Mais comme beaucoup, il s’y est brûlé : trop de raccourcis (y compris de sa part), trop de violence, trop de meutes organisées qui déchiquettent leurs proies virtuelles. Il raconte son expérience personnelle de Twitter, à la fois outil démocratique, source de mouvements socio-politiques, mais aussi lieu propice à la violence numérique.

J’ai vu naître le monstre – Twitter va-t-il tuer la #démocratie ? est publié aux éditions Les Arènes. Samuel Laurent y enquête sur le monstre qu’est devenu Twitter, un réseau où chacun s’invente une vérité, où l’indignation vertueuse et la manipulation règnent. C’est pourtant là que les politiques et les journalistes scrutent le moindre mouvement d’opinion, au risque de créer des 'bulles d’information' qui s’auto-alimentent. Au point de tuer la démocratie ?

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Le temps de l’utopie

En 2008, Samuel Laurent découvre le monde merveilleux de Twitter. Il va ainsi faire partie de la première génération de journalistes web. Twitter naît juste un peu avant les printemps arabes, qui vont se servir de cet outil pour lutter contre les dictatures.

"L’Internet du début des années 2010 était très utopiste, explique-t-il. Le 2.0 allait libérer des dictatures, permettre la communication sans frontières, disrupter un peu tout… C’était riche de promesses. Les journalistes y ont vu un formidable outil pour communiquer plus facilement, pour s’informer, pour trouver des sujets, pour se faire remarquer également."

Depuis, il en est revenu, particulièrement marqué par des vagues de harcèlement de plus en plus fortes, par la violence inouïe que distille Twitter.


L’addiction collective

Dans ce livre, Samuel Laurent explique bien son cheminement, il se remet en question, sans se mentir sur ce qu’il a pu ressentir, en particulier cette véritable addiction, dont il ne s’est pas encore totalement défait, et qui est en fait une addiction collective.

"Aujourd’hui, Twitter est le réseau social des journalistes, des politiques, des communicants. Et de fait, c’est un réseau social qui a une place sans doute disproportionnée par rapport à bien d’autres, dans la manière dont on le relaie, dans la manière dont les informations qui circulent sur Twitter sont ensuite reprises et donnent lieu à des articles. Twitter est vraiment devenu le lieu où se fabrique l’actualité."

Twitter est le réseau social de classe plutôt supérieure, de gens plutôt éduqués, de gens qui ont des choses à dire. Il occupe une place disproportionnée, ce qui à la fois permet à des mouvements comme #MeToo de s’exprimer et d’exister, mais qui éclipse beaucoup de choses qui se passent sur d’autres réseaux sociaux, observe Samuel Laurent.
 

La conversation globale

Les discussions interminables dans lesquelles Samuel Laurent se lançait avec ses contradicteurs faisaient partie de cette addiction. Il ne pouvait pas s’empêcher de leur répondre, d’alimenter ces discussions, au point de devenir presque un troll lui-même. Il a en effet longtemps professé l’idée, dans le paradigme du début des années 2010, qu’il fallait faire partie de la conversation globale.

"Pendant longtemps, j’ai cru qu’on pouvait convaincre les gens qu’ils se trompaient. Comme mon travail consistait à relever des erreurs dans le discours des politiques ou à démonter des rumeurs, j’ai passé beaucoup de temps à discuter avec des militants de droite ou de gauche, pour essayer de leur expliquer, par des arguments rationnels, qu’en fait, ce qu’avait dit leur champion n’était pas forcément la vérité.
Et effectivement, j’ai mis des années à comprendre que ça ne servait à rien, sinon à m’épuiser mentalement, de passer des heures et des heures avec des gens qui, de toute façon, n’avaient aucune envie de changer d’avis."


Complotisme et fake news

Samuel Laurent s’est spécialisé depuis dans le fact checking et a rejoint le pôle Enquête du journal Le Monde. Comme beaucoup, il se sent démuni face aux théories du complot, contre lesquelles il n’y a pas de solution miracle.

"C’est très compliqué, si on n’en parle pas, cela ne les empêche pas de prospérer. […] Avec Internet, Youtube, Instagram, Snapchat, il y a maintenant des dizaines de canaux qui ne sont absolument pas maîtrisés, où ce n’est pas une parole journalistique, mais qui sont des canaux empruntés par des millions de gens."

Comment faire pour sortir les gens une fois qu’ils sont entrés dans ces théories complotistes ? interroge-t-il.

"C’est très compliqué, parce qu’en fait, c’est du même domaine que l’endoctrinement dans une secte, il faut déconstruire les choses. Il ne faut pas faire l’erreur de penser que les gens qui croient à ces théories sont des abrutis. C’est souvent des gens qui sont assez intelligents pour avoir fait des recherches, […] mais qui se font abuser et qui entrent dans une logique parallèle."

L’un des problèmes est qu’il s’agit sans doute de gens qui ne trouvent pas, dans les modèles de société, de choses auxquelles se raccrocher, analyse-t-il. C’est l’expression d’une détresse, d’une difficulté à se projeter dans une époque qui n’est pas facile.

On pense souvent que l’éducation aux médias concerne les jeunes, mais les premières victimes des fausses informations sur Twitter sont étrangement les personnes plus âgées. Les groupes conspirationnistes sur Facebook sont souvent constitués de gens de plus de 50 ans, de retraités. Cela s’explique par le fait qu’ils n’ont pas grandi dans un environnement numérique. Le bombardement d’informations via les réseaux sociaux change la manière dont ils les perçoivent.

L’autre problème est l’effet de bulle. Si vous vous abonnez à des comptes qui pensent comme vous, vous ne consommez plus qu’un seul type d’information, jusqu’à en avoir une vision déformée de la réalité.
 

Jugement moral et indignation

Pour Samuel Laurent, c’est en 2015, avec les attentats contre Charlie Hebdo, que le petit oiseau bleu de Twitter va se transformer en monstre. La dimension morale va y apparaître peu à peu.

"C’est vrai que Twitter, c’est un réseau où on est tous en permanence dans le jugement moral, parce qu’on passe notre journée à commenter l’actualité, à donner notre avis, notre jugement, en général sur des choses qu’on ne lit pas ou sur des extraits d’informations."

Twitter ne retient qu’une phrase sur une intervention de 20 minutes. Et c’est cette phrase-là qui va être commentée, qui va être décrite, qui va être éventuellement moquée, alors qu’elle peut être tirée d’une argumentation plus vaste et qui lui donne sens.

"Twitter est une formidable machine à s’indigner, à créer des camps et à créer une forme de jugement moral permanente. Le problème du jugement moral, c’est que ce n’est pas ce qui favorise le plus ni la réflexion, ni l’empathie. Quand on est dans le jugement moral, on est dans la condamnation absolue en général. On a beaucoup de mal à essayer de comprendre l’autre […]."


Ecoutez l’entretien complet ici
 

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