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La culture et le divertissement sont-ils des fournisseurs de bonheur ?

Le bonheur de vivre, d'Henri Matisse
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Le bonheur de vivre, d'Henri Matisse - © Henri Matisse

Quête universelle de la condition humaine, la notion de bonheur est présente dans toutes les civilisations. L’historien François Durpaire s'y est intéressé. La culture et le divertissement sont-ils des fournisseurs de bonheur ?

François Durpaire, dans son ouvrage Histoire mondiale du bonheur, paru aux éditions Cherche Midi, a rassemblé le travail de plus de 60 historiens, philosophes, sociologues, anthropologues, psychologues qui ont étudié la notion de bonheur en tout lieu et en tout temps. Quels moyens d’accéder au bonheur les différentes cultures ou spiritualités nous offrent-elles ?

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Le bonheur venu d'Amérique

François Durpaire consacre une partie de son livre aux Etats-Unis, en ce 20e siècle où le loisir devient un but en soi.

Etonnamment, le bonheur est déjà inscrit dans la Déclaration d’Indépendance américaine de 1876 : le peuple se bat pour son indépendance, mais aussi pour la recherche du bonheur.

Mais c’est évidemment avec la pop culture et le 20e siècle que cette notion de bonheur a pris toutes ses lettres de noblesse, avec tous ces produits dérivés : les séries, les films, les parcs d’attraction,… qui vont devenir le symbole du bonheur de masse.

Les Américains vont ainsi imposer au monde, par la culture, par le soft power, leur vision du bonheur. En Europe occidentale, mais aussi dans l’ensemble du monde, l’influence de cette culture du bonheur sera considérable.

Dans les années 1950, la série de Garry Marshall 'Happy Days' (Les Jours heureux) va faire connaître le bonheur de l’Amérique à la France, à la Belgique, à tous les pays d’Europe.

Il y a aussi presque une interdiction d’être malheureux. A partir de cette période, apparaissent les happy pills, les pilules du bonheur, pour lutter contre la dépression, contre le fait d’être malheureux individuellement. Cette idée du bonheur obligatoire va générer de la frustration et beaucoup de paradoxes.


La culture comme fournisseur de bonheur

On observe plusieurs types de bonheur, à travers ce 20e siècle : la volonté de vivre à tout prix, dans les Années folles, après le premier conflit ; la réussite matérielle, dans les années 50 ; la sexualité, dans les années 60 ; le retour à la nature et à la spiritualité, avec les hippies, dans les années 70…

Le point commun à toutes ces formes de bonheur, c’est que la culture va être non seulement le témoin de tout cela et l’illustrer, mais aussi être le fournisseur de ce bonheur. On voit dans la série 'Happy Days' une famille heureuse, mais en même temps, regarder cette série nous fournit aussi un peu de bonheur.

"On assiste à l’époque à une sorte de guerre froide du bonheur, entre le modèle américain et les démocraties libérales, d’une part, qui pensent que le bonheur est avant tout individuel, et puis le modèle communiste de l’Union soviétique d’autre part, où le bonheur est une affaire de l’Etat. Le bonheur individuel ne doit pas compromettre le bonheur collectif" explique François Durpaire.

La question de la communauté est aussi très importante, dans des pays comme les Etats-Unis. C’est en famille qu’on va à Disneyland. Le bonheur est conçu comme un bonheur familial avant tout. Après les attentats du 11 septembre 2001, G.W. Bush dira d’ailleurs au peuple américain qu’il doit absolument réinvestir les lieux de bonheur collectif : "Allez à Disneyland !"


Le divertissement comme outil de résilience

C’est un des problèmes en ce moment : avec la tragédie que l’on connaît, les lieux de bonheur collectif sont encore confinés.

La période que l’on a appelée Happy Twenties en Grande Bretagne, ou Années folles en France ou en Belgique, suivait immédiatement, non seulement la Grande Guerre, mais aussi la grippe espagnole et ses 50 millions de morts, 500 millions de contaminés, soit 27% de la population mondiale !

On s’en est sorti par les restaurants, les théâtres, le music-hall, par le jazz qui a déferlé sur l’Europe, par le ragtime apporté par les Américains,…

Imagine-t-on cette société résiliente des Années 20, sans tous ces lieux de bonheur ?

Après les attentats du Bataclan, qui visaient les terrasses en premier lieu, les Parisiens se sont dépêchés de réinvestir ces terrasses.

"On ne peut être résilient sans faire preuve de bonheur collectif. Le bonheur n’est pas individuel, il n’est pas synonyme de développement personnel. Il faut aussi le développement collectif, la possibilité d’être ensemble, de pratiquer des loisirs ensemble", souligne François Durpaire.

 

Bonheur = divertissement ?

Ne confond-on pas bonheur et divertissement depuis cette époque ? Le bonheur est-il l’accroissement de nos plaisirs ? Le bonheur s’achète-t-il et se vend-il ? Y a-t-il des clients du bonheur comme des clients de n’importe quel produit culturel ?

C’est évidemment les dérives du bonheur contemporain, observe François Durpaire. Il y a la pop culture mais aussi la tech culture, celle des Gafa qui conçoivent dans des laboratoires notre bonheur high tech, par la manière dont les couleurs vont jaillir de nos portables, dont on va être constamment sollicités par les petits coeurs…

"Il y a une industrialisation du bonheur, une technologisation du bonheur, qui évidemment n’a rien à voir avec d’autres bonheurs décrits dans d’autres chapitres du livre : celui du Touareg, de l’Amérindien, ou de l’Athénien… Notre bonheur doit aller s’enraciner, se renouveler, de ces exemples historiques, de ces civilisations qui ont aussi su surmonter de grandes tragédies historiques."