Le Mug

François Saltiel : "Dans la société du sans contact, il n’y a plus de place pour le hasard, pour la surprise"

Toute notre existence peut désormais se vivre derrière un écran. Le travail s’exécute à distance, l’amour se filtre sous algorithmes, et notre intimité se travestit sur les réseaux sociaux. Sous l’emprise d’une connexion permanente, nous nous éloignons paradoxalement les uns des autres. François Saltiel publie La société du sans contact, Selfie d’un monde en chute, chez Flammarion.

Dans cet essai, qui se nourrit d’histoires aussi insolites que saisissantes, François Saltiel dresse le portrait inédit d’une terrifiante dérive vers la 'société du sans-contact'. Une plongée dans le grand bain bouillonnant des nouvelles technologies et une exhortation à résister aux sirènes des GAFAM. Il questionne notre pulsion narcissique, qui s’exprime particulièrement via les selfies.


Un monde en chute

Pour François Saltiel, le monde est en chute, d’abord à cause du réchauffement climatique qui nous guette. Internet et les acteurs des nouvelles technologies ne sont pas les premiers à lutter contre cette pollution numérique ; ils sont plutôt enclins à se barricader dans des ghettos ou à imaginer un monde ailleurs, comme le font Jeff Bezos et Elon Musk dans la conquête spatiale. Avec la volonté de dire : après moi le déluge.

Le monde est en chute aussi sur la question de notre humanité. Il faut se questionner sur la déshumanisation que ces nouvelles technologies peuvent provoquer.

"Même si on se voit à travers un écran, on ne se regarde jamais vraiment dans les yeux et il est important de préserver le lien humain, physique, sensuel, charnel, car c’est ce qui fait de nous des humains, et non pas des robots ou des avatars naviguant dans un espace virtuel."


Un nouveau modèle s’installe

La pandémie a donné un immense coup d’accélérateur à cette société du sans contact, dans de multiples domaines. François Saltiel avait déjà observé à quel point ces nouvelles technologies vivent de notre distance, qui est leur modèle économique. La pandémie et le confinement ont été pour eux des accélérateurs économiques. C’est le cas d’Amazon, Apple, Netflix, Zoom,…

Mais ils sont aussi les grands gagnants du point de vue philosophique. Les derniers bastions où le distanciel était encore proscrit, comme les écoles, où les écrans entraient encore difficilement, passent aujourd’hui parfois totalement en virtuel. Et ce n’est pas uniquement conjoncturel. Cambridge, avant même l’arrivée de la seconde vague, avait déjà imaginé de passer toute l’année en distanciel.

"On voit bien que des entreprises, des universités, les institutions profitent de cette situation pour installer un modèle. Les premiers à dégainer l’idée d’un télétravail à vie, par exemple, ça a été Twitter, qui l’a proposé à ses employés qui le désirent, c’est Facebook, c’est Microsoft."

Les architectes de la Silicon Valley en profitent pour faire passer leurs idées et gagner dix ans dans les mentalités. Facebook prévoit notamment que la moitié de ses effectifs basculeront en télétravail d’ici dix ans seulement, non pas pour des raisons pratiques, mais pour des raisons économiques. Et le salaire baissera pour les employés qui choisiront de vivre dans un pays où la vie est moins chère.


La société de l’isolement

L’autre problème, au-delà de l’économie, est sociétal. C’est le sentiment d’isolement qu’on peut ressentir, seul chez soi, sans voir ses collègues. On ne sait plus vraiment ce qu’on fait. C’est un peu l’atomisation du travail. Chacun est dans son coin, sans démarche collective. Or le plaisir du travail, comme de l’université, c’est de se rencontrer, de parler parfois pour ne rien dire et de là va naître peut-être une bonne idée, une surprise.

Cette société du sans contact veut défier la surprise, elle est dans la programmation, dans la programmation informatique. Il n’y a plus de place pour le hasard, pour la surprise. Le hasard et la surprise, c’est la poésie. Et la poésie, c’est la vie et notre humanité.


L’extimité sur les réseaux sociaux

L’extimité est ce besoin que l’on a de montrer notre vie. Ce n’est pas forcément de l’exhibitionnisme. Cette extimité est la volonté de montrer une partie de notre vie privée, de notre intimité jusque-là réservée à un petit cercle, mais qui aujourd’hui a besoin de s’exprimer, d’être publié au plus grand nombre, pour avoir l’impression d’avoir véritablement existé.

L’usage est vicieux sur les réseaux sociaux, on se sent presque redevable de montrer cette vie privée en continu. Cette pulsion narcissique est nourrie 24h/24, 7 jours sur 7, par les réseaux sociaux.

Le réseau social devient un agrégateur de popularité, avec des effets redoutables, en particulier sur les ados, en termes d’estime de soi et de reconnaissance. On le sait, on cherche tous l’approbation collective et constante : regardez-moi ! C’est la course aux likes, dans une sorte d’ivresse.

Des études montrent que cette tendance peut nuire à la santé mentale, parce que l’on est toujours dans une volonté de se comparer, ce qui est quelque chose d’humain, sauf que les réseaux sociaux nous poussent à la comparaison constante. La vie des autres paraît plus belle, magnifiée. A l’âge où l’on essaie de construire, de s’insérer dans la vie sociale, cela peut être néfaste. L’outil en est bien conscient mais fait tout pour nous pousser à en consommer toujours plus, pour nous emmener dans la pulsion narcissique.


Si on ferme son compte Facebook, ce n’est pas pour autant qu’on disparaît.

Vous avez l’impression que si vous fermez votre compte Facebook, vous perdez une partie de votre vie, de vos souvenirs, de vos amis, mais cette impression est fausse. Vous pouvez reprendre un peu la main sur votre vie, et ce que vous avez vécu continuera à exister en faisant appel à votre mémoire.

Tous ces outils sont en réalité un prolongement cognitif, explique François Saltiel.

"Ils cherchent ensuite à disrupter l’effort, l’effort de se souvenir, de se déplacer, de se repérer. Or rester humain, ça demande un effort. Un effort qui est récompensé, par le fait de rencontrer les gens, de créer des contacts, de faire du lien social."

Faisons cet effort, on en a besoin et n’ayons pas peur : si on ferme son compte Facebook, ce n’est pas pour autant qu’on disparaît. Acceptons ces outils, dont on a aussi besoin, mais mettons-les à distance, conseille François Saltiel. Faisons de la distanciation physique avec ces outils et essayons de cultiver le lien humain. Reconnectons-nous avec les commerces de proximité, avec les gens qui ne nous ressemblent pas.

Etre humain, c’est savoir parler avec l’autre et savoir parfois penser contre soi-même, et pour ça, il n’y a rien de mieux que la rue.

Ecoutez François Saltiel ici, dans Le Mug

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