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De quoi est morte Florence Arthaud le 9 mars 2015 ?

De quoi est morte Florence Arthaud le 9 mars 2015 ? De ses démons ? De l’alcool ? De la misogynie des puissants ? Ou simplement du hasard d’un accident aérien dans le ciel d’Argentine ? Saura-t-on jamais les secrets de cette Antigone indomptée qui partait en mer défier la chance et les hommes ? Tentatives de réponses avec Yann Queffélec.

Yann Queffélec publie La Mer et au-delà (Calmann-Lévy), consacré à la navigatrice surnommée 'la petite fiancée de l’Atlantique'. Première femme victorieuse de la Route du Rhum, Florence Arthaud est décédée tragiquement le 9 mars 2015, dans un accident d’hélicoptère, lors du tournage d’une émission de téléréalité.

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Elle était qui pour moi ? Ni mon amante ni mon amie, plutôt ma soeur d’affinités. Les mêmes démons nous tourmentaient : la famille, la société, la mer, une envie folle de partir loin, elle sur ces voiliers que j’aime tant, mon premier job, et moi de par les mots sans limites qu’elle chérissait comme des voiliers.
 

Yann Queffélec est écrivain, auteur de plus de 40 romans et essais, Prix Goncourt en 1985 pour Les Noces barbares. Mais il est aussi marin, et c’est cela qui l’a d’abord rapproché de Florence Arthaud, qu’il a connue à différents moments de sa vie. Il nous raconte cette relation fraternelle, à travers laquelle la vie parfois chaotique de la navigatrice se dessine.

Outre la navigation, ils avaient beaucoup d’affinités, en particulier la littérature. Elle lui avait d’ailleurs proposé d’écrire un livre à 4 mains mais, à l’époque, en 'navigateur solitaire de la page blanche', il avait refusé. Après son accident, en écrivant un poème pour dire son émotion, il s’est rendu compte qu’il avait commencé ce livre, qui n’a évidemment rien à voir avec celui qu’ils auraient pu écrire ensemble.
 

Un personnage de roman

En entamant ce livre, Yann Queffélec pensait faire une narration biographique, mais il s’est vite rendu compte que la personne était dépassée par le personnage, qu’elle était presque un personnage de fiction.

"Toute sa vie est marquée par le destin qui la suit, qui la menace à chaque pas. Elle ne cesse de braver les circonstances périlleuses de son existence, de gagner contre les circonstances de la vie, contre les autres : contre sa famille, contre ses amis, contre ceux qui ne l’aiment pas trop, parce qu’elle est une championne de voile dans ce milieu assez antiféministe. C’est une victorieuse contre toute attente, Florence."
 

Une personnalité pleine de fêlures

L’événement fondateur des fêlures de Florence Arthaud, c’est sans doute l’accident de voiture qui a failli l’emporter et qui a tué son petit ami, lorsqu’elle était adolescente.

"Mais on peut penser aussi qu’elle n’a pas eu cet accident de voiture par hasard. C’est quelqu’un qui est né casse-cou, risque-tout. Bien avant d’avoir son accident de voiture, Florence était déjà quelqu’un qu’on emmenait à l’infirmerie, qui se retrouvait à l’hôpital parce qu’elle avait eu un accident de bicyclette ou de vélomoteur. C’était quelqu’un qui ne cessait de se mettre en danger."

Alors que la médecine la vouait plutôt à l’immobilité, au sédentarisme, à une bonne vie bien pépère en famille, elle n’a pas voulu de ce destin-là. Elle a choisi la mer et, en devenant une athlète océanique, elle a pris son destin à bras-le-corps, au risque de se perdre.
 


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Pourquoi cette émission de téléréalité en 2015 ?

Florence Arthaud connaît une fin tragique en 2015, dans un accident d’hélicoptère qui coûte la vie à dix personnes. La collision d’hélicoptères a lieu lors du tournage, avec d’autres sportifs français, de l’émission de téléréalité Dropped, pour TF1.

"Elle était très solitaire, très discrète, très humble, mais en même temps elle avait un côté un peu midinette. A un moment où elle se sentait un peu en retrait des feux de la rampe, elle a eu envie, sans doute - parce que je ne suis pas complètement dans les intentions de Florence Arthaud, bien sûr que non -, elle a eu envie de retrouver les lumières de la célébrité. Elle est devenue quelqu’un que l’on allait à nouveau regarder."

De plus, ajoute Yann Queffélec, elle avait besoin d’argent pour monter un extraordinaire projet de course au large, avec uniquement des femmes : l’odyssée des femmes. Elle aurait reçu des femmes du monde entier dans des bateaux pour parler de la cause des femmes. Ce projet d’émission intéressait les mécènes.

"Cela s’est terminé tragiquement et de façon absurde."
 

Une icône punk

Riche et pauvre, comme beaucoup de marins, Florence Arthaud avait besoin de lumières. Dans les années 90, elle avait été une véritable star, une icône rock, quasiment punk, avec tous les attributs de la star : les excès en tout, l’alcool, la drogue, les relations, le manque d’argent, une véritable fureur de vivre.

"Elle était à la merci de l’instant qui passait. Elle était dans une nuit blanche, elle croisait quelqu’un qui avait une bonne tête, elle partait avec lui. On ne savait jamais à quoi s’attendre avec Florence. C’était déconcertant parfois pour les gens qui travaillaient avec elle, pour ses amis, pour sa famille. Et en même temps, c’était un être génial. Et comme tous les êtres géniaux, elle était excessive et incompréhensible parfois" explique Yann Queffélec.
 

Forte et fragile à la fois

En 1990, Florence Arthaud est la première femme à remporter la Route du Rhum, course transatlantique en solitaire, l’une des plus prestigieuses au monde. C’est aussi l’une des courses les plus dures. Elle se remettait d’une fausse couche vécue dans des conditions particulièrement difficiles.

Au départ, on s’est moqué d’elle. La presse ne lui a pas fait de cadeau. Elle est pourtant arrivée bonne première, attendue par 'le macho des machos' Olivier de Kersauson, qui n’a pu que la féliciter.

Florence Arthaud a une force spectaculaire, que les obstacles de la vie viennent galvaniser. En même temps, elle est extrêmement fragile. "Elle est dans la résilience. C’est quelqu’un d’extrêmement ouvert et amical, mais en même temps, c’est une petite fille extrêmement seule."

Yann Queffélec a découvert cette solitude en écrivant ce livre. Dans ses interviews, elle est très loquace sur de nombreux sujets, mais elle ne se livre jamais sur elle-même. "C’est une sorte de masque chatoyant, derrière lequel on ne sait pas bien qui elle est. Et encore aujourd’hui, je ne sais pas très bien qui est Florence Arthaud."

Dans le livre, on découvre cependant Florence Arthaud sans fard, avec ses forces et ses démons.

A la fois, j’ai voulu dire qui était Florence Arthaud, ce que je pensais qu’elle était, mais sa part de mystère, son jardin secret, j’ai tout fait pour essayer de ne pas trop y entrer.
Par pudeur vis-à-vis des siens, par pudeur vis-à-vis d’elle-même, par pudeur vis-à-vis du lecteur, et également vis-à-vis de la littérature qui a toutes les libertés, sauf celle de trahir l’individu dont elle parle.

Un rapport très ambigu avec la mer

Florence allait chercher la confrontation avec la violence de la mer, mais aussi avec sa douceur.

"Florence était à la recherche d’un lieu sûr, d’un endroit où on peut dormir profondément, tranquillement, sans avoir de soucis. Elle disait qu’elle ne se sentait jamais autant en sécurité qu’à bord d’un bateau, quelle que soit la tempête autour de ce bateau."
 

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