Le Mug

Aurions-nous perdu le sens de la fête ?

La grande fête du retour à la vie post-Covid n’aura probablement jamais lieu, nous dit Jérémie Peltier. Pourquoi ? Parce que la fête est désormais partout. Elle est devenue permanente alors qu’elle devait être momentanée, et séparée du reste de la vie quotidienne. Elle est désormais privatisée, individualiste, alors qu’elle était naguère une ode à la vie collective. Individualisme, narcissisme instagrammable, adolescence attardée et surtout omniprésence d’une fête fabriquée et vide de sens ont tué la fête bien avant la pandémie.


Jérémie Peltier, directeur des études de la Fondation Jean Jaurès, lieu de débat et de réflexion, publie 'La fête est finie ?' (Éd. de l’Observatoire).


Comment ne pas céder à la nostalgie des bals populaires ? Qu’imaginer de vraiment neuf pour la jeunesse française ? Comment faire revenir la joie et l’insouciance dans cette société du ricanement ?
 

C’est quoi faire la fête ?

La vraie fête suppose plusieurs conditions :

  • C’est un moment séparé du reste, de la vie quotidienne, de nos problèmes personnels. On laisse de côté nos soucis d’argent, de coeur, de famille, de travail, pour penser à autre chose.
  • La dimension collective est essentielle. On ne fait pas la fête tout seul dans son salon. On fait la fête avec les autres.

Avant, on savait faire la fête. Mais en quoi les choses ont-elles changé ?
 

La fête à la maison

Il y a eu d’abord un changement dans les lieux festifs à dimension collective, explique Jérémie Peltier. On a fait porter la responsabilité de la disparition de certains lieux, boîtes de nuit, bars ou bistrots, à la crise sanitaire, alors que ce processus de délitement avait déjà lieu bien avant. En France, là où il y avait 200 000 bistrots dans les années 60, il n’y en avait plus que 40 000 déjà avant la crise. Et beaucoup ne rouvriront pas après. Pour 4000 boîtes de nuit il y a 40 ans, il n’y en avait plus que la moitié avant la crise.

Cette disparition de lieux s’explique par le développement de la fête à la maison, une fête entre copains, filtrée avec uniquement des gens que l’on connaît, une fête plus reposante, sans prise de risques, où l’on maîtrise tout.
 

La fête tout le temps

La fête a perdu de son caractère exceptionnel parce qu’on est dans une société de l’hyperfestif tout le temps. La fête n’est plus identifiable et séparable du reste. Elle est dans les magasins, dans les lieux historiques ou dans l’environnement professionnel, entre pots de départ ou after work…

"La fête au travail, cela semble peut-être bon, mais c’est une fête maîtrisée, en particulier par l’entreprise. Alors que normalement, la fête est censée avoir une dimension un peu incontrôlable. Sur une semaine, vous aurez peut-être le sentiment d’avoir assez fait la fête. Alors, à quoi bon faire une fête différente si vous la faites en permanence ?"

La fête permanente est formidable pour la société de consommation et pour la tyrannie du bonheur au travail, 'l’happycracie', souligne Jérémie Peltier.

"C’est une injonction au bonheur permanent, au cool permanent, comme si le capitalisme se drapait de vêtements festifs comme d’un produit dopant pour vous rendre plus productif. […] Alors que normalement, la fête c’est quelque chose de gratuit, de désintéressé. Il n’y a pas un objectif productif derrière la fête. Il n’y a rien de plus improductif que la fête, à part s’amuser et rigoler."
 

La fête comme retour à l’adolescence

Pour Jérémie Peltier, les adultes d’aujourd’hui sont des adolescents attardés, nous vivons dans une société adulescente.

Normalement, la fête est l’un des rares moments qui nous permettent de retourner en adolescence. Or aujourd’hui, le nombre d’adultes de plus de 30 ans qui jouent aux jeux vidéo est incroyable : 50% des utilisateurs sont des adultes. En termes de mobilité, les adultes sont nombreux à circuler en trottinette, en gyroroue.

"Tout cela vous donne le sentiment de retourner en enfance en permanence, d’être des grands gamins en permanence. Donc à quoi bon faire la fête et à quoi sert la fête, si la fête n’est plus nécessaire pour retourner en enfance alors que l’espace public vous permet de retourner en enfance en permanence ?"
 

La fête et les rencontres amoureuses

La fête n’est plus considérée comme essentielle dans la vie des individus notamment parce qu’elle n’est plus une condition essentielle pour 3 choses, constate Jérémie Peltier :

  • pour écouter de la musique : la musique est partout, tout le temps.
  • pour danser : les jeunes peuvent maintenant danser tout le temps via des applications comme TikTok.
  • pour draguer et faire des rencontres amoureuses, notamment en raison des applications de rencontre. Alors que le bal, la fête, l’environnement festif sont en principe les premiers lieux de rencontre des couples.

"En gros, c’est la montée de ce que j’appelle la flemme dans la vie des individus. On ne veut plus perdre son temps à rencontrer des gens par hasard au risque que les 4 ou 5 heures que vous allez passer avec quelqu’un ne donnent absolument rien ou au risque d’être déçu ou blessé. Vous avez tendance à vous réfugier dans des applications de rencontre, qui vous permettent d’avoir les individus à domicile, au même titre que vous pouvez commander un burger ou des sushis entre midi et minuit."
 

La montée de la culpabilité

On se sent coupable de boire un peu trop, de se coucher un peu trop tard, de faire un peu d’excès.

"La société du bien-être vous indique la façon dont vous devez vous comporter pour avoir un esprit sain dans un corps sain. Cette culture vous fait sentir coupable lorsque vous vous adonnez à un certain nombre d’excès difficilement compatibles avec un petit footing au matin."
 

Alors, serions-nous trop libres ?

La disparition de la fête telle qu’on la connaissait jadis est liée à une forme de fatigue généralisée de la société, observe Jérémie Peltier. Le sociologue Jean-Claude Kaufmann parle d’un ramollissement existentiel de l’époque, qui explique qu’on préfère faire la fête à la maison que se préparer pour aller en boîte de nuit.

"Alors je ne dis pas que nous avons trop de liberté, c’est justement très bien d’être dans une société avec beaucoup de liberté. Ce ramollissement existentiel est lié au fait qu’on n’a jamais été aussi libre de conduire sa vie telle qu’on l’entend, de gérer sa relation amoureuse ou sa relation de couple telle qu’on l’entend, de décider à quel endroit nous voulons habiter ou dans quelle entreprise nous souhaitons candidater.

Cette extension des domaines de la liberté rend l’individu responsable de ses réussites et des échecs, et ça, c’est quelque chose de très fatigant. On pourrait parler d’une nouvelle charge mentale chez les individus qui doivent en permanence prendre leur destin entre leurs mains.

Le confinement, une pause bienvenue

D’ailleurs, lors du confinement, les enquêtes de la Fondation Jean Jaurès ont mis en avant ce sentiment partagé par de nombreux jeunes : c’est la pause que nous attendions tous. C’est la pause dont nous avions besoin parce que nous sommes usés, et là, du jour au lendemain, on n’a plus besoin de choisir parce qu’on nous dicte la façon dont on doit se comporter, on nous dicte ce qu’on doit faire, on nous dicte là où on peut se déplacer ou non.

"Il y avait quelque chose de très rassurant, de très reposant. Je crois vraiment que ce qui caractérise une partie de cette époque, c’est cette grande fatigue généralisée qui a un impact sur la fête telle qu’on l’entendait avant."

Ecoutez Jérémie Peltier dans Le Mug...

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