Le Mug

Amélie Nothomb : "Les adolescents aiment le génie et c’est en leur faisant lire des oeuvres de génie que cela va marcher"

Dans son nouveau livre, Les Aérostats, paru chez Albin Michel, Amélie Nothomb se raconte à travers le personnage d’une étudiante bruxelloise. Et elle nous emmène pour la première fois dans son pays natal.

Ange, 19 ans, 'mène une vie assez banale' et étudie la philologie romane. Elle a une passion pour la littérature. Elle donne des cours de français et de littérature à Pie, un lycéen dyslexique de 16 ans.


Une adolescence difficile

"Ange, c’est évidemment moi, à 19 ans", confirme Amélie Nothomb. Ce n’est pas la première fois qu’elle met en scène son histoire personnelle dans l’un de ses romans, mais c’est la première fois qu’elle s’attache à cette période charnière. C’est une période de la vie qui s’est très difficilement passée pour elle.

"Je n’ai pas de bons souvenirs d’adolescence. Je pense qu’il fallait vraiment qu’une distance se soit installée entre moi et cette période, pour que je sois capable d’écrire à ce sujet sans plus trop souffrir."

Le fait d’écrire cette histoire lui a permis de rendre un peu justice à Ange, en montrant qu’elle n’est pas si nulle que ça. Par exemple, elle lit bien, elle communique bien sa passion pour la lecture.

"Je me souviens quand j’avais 19 ans, non seulement, j’étais très malheureuse mais en plus j’étais très mal vue. C’était en grande partie de ma faute […] mais je me souviens que mon entourage ne me voyait pas pour ce que j’étais. […] A l’université, vous n’imaginez pas le degré de solitude qui était le mien. C’était exactement comme Ange. Donc oui, j’étais vraiment la tête de pipe de la classe."

Ce sont les livres qui lui ont permis de traverser cette période.

"On ne peut pas grandir dans le néant. Je me sentais vraiment dans le néant et les livres ont été ma réalité d’adolescence. Je me suis bâtie autour d’une réalité appelée le livre. Ce n’est finalement pas étonnant que je vive dans les livres encore aujourd’hui au point d’en écrire."
 

À quoi sert la littérature ?

On peut résumer le livre en une ligne : à quoi ça sert de lire des livres ? Ange soupçonne assez vite que si Pie est soi-disant dyslexique, c’est simplement parce qu’il n’a jamais lu un livre en entier. Elle développe chez lui le goût de lire. Du coup il n’est plus dyslexique, il lit très bien et se révèle brillant.

De tels adolescents existent, souligne Amélie Nothomb. "Je suis assez consternée quand j’entends certains enseignants dire : "On ne peut plus faire lire un livre en entier à un adolescent". Je dis : Ah bon, on ne peut plus ? Les adolescents ont donc biologiquement changé ? Je vois une forme de mépris là-dedans, l’air de dire, nous, on était tellement plus intelligent, on était capable de lire des livres en entier. […] Alors évidemment que les adolescents se désintéressent de la littérature ! Quel intérêt de lire si on ne lit pas un livre en entier ?"

Les adolescents aiment le génie, affirme la romancière, et c’est en leur faisant lire des oeuvres de génie que cela va marcher. Elle a pu constater que La Métamorphose de Kafka est presque toujours un grand succès auprès des adolescents de 15 ou 16 ans. "C’est bien la preuve qu’on peut se permettre d’être extrêmement ambitieux avec des adolescents !"

"Et ce n’est pas grave de ne pas aimer un livre. Ça apprend quelque chose. C’est comme ça qu’on fait son goût. Prendre le risque de ne pas aimer quelque chose, ce n’est quand même pas trop cher payer, non ?"

La fiction est une manière de mieux appréhender le réel. La littérature est une école de vie, de courage, de prise de risque extraordinaire, souligne-t-elle.

L’attitude de Pie à la fin du livre montre qu’il a parfaitement compris ce qu’on peut trouver dans la littérature, c’est-à-dire le passage à l’acte. Il y a beaucoup plus d’école de la vie dans la littérature que dans un ordinateur. C’est très rare les gens qui restent dans les livres. La littérature conduit quelque part.

C’est un grand message d’espoir : la lecture des classiques conduit à la vie, c’est génial !


" La jeunesse est un talent, il faut des années pour l’acquérir"

C’est terrible parce que cette jeunesse nous file entre les doigts, "et en même temps c’est merveilleux, parce que ce n’est pas trop tard. Je vis quand même plus comme une jeune aujourd’hui que quand j’étais cette espèce de poireau trop cuit que j’étais quand j’avais 19 ans. Donc, il ne faut pas désespérer !"

L’école a beaucoup de défauts mais nous avons vu avec le confinement ce qui se passe quand il n’y a pas d’école, c’est pire, constate Amélie Nothomb.

"C’est vrai que l’école fait des dégâts. C’est prendre le risque déjà d’avoir de mauvais professeurs, risque très réel. Mais c’est prendre le risque aussi d’avoir de bons professeurs. […] Le bon professeur est celui qui justement vous insuffle la passion, la vitalité, la jeunesse. On n’en rencontre pas 36 au cours d’une scolarité, mais il en suffit d’un. Et quand même statistiquement, c’est quelque chose qu’on peut espérer : un bon professeur au cours d’une scolarité."


Un parfum de belgitude

Dans ce livre, Amélie Nothomb nous offre un parfum de belgitude, en particulier de Bruxelles : on prend le tram, on va au Musée du Cinquantenaire, à la Foire du Midi, on boit des Jupiler, on mange des Astrid et des Manons !

"J’ai mis du temps à aimer Bruxelles, mais maintenant que je n’y vis plus, eh bien elle me manque."


Une rentrée littéraire particulière

"C’est très spécial. On a un peu l’impression d’être des rescapés. On se dit : tiens, il y a quand même une rentrée littéraire. Je vois autant de journalistes que les autres années, je vais à des séances de dédicace, certes elles sont différentes […] mais tout de même je suis là et ça a lieu quand même. C’est presque culpabilisant de voir que ça ne se passe pas si mal quand même. La profession d’écrivain est finalement très peu atteinte par ce qui se passe, elle est très privilégiée."

Le confinement, elle a détesté, même si objectivement ça s’est bien passé.

"Je l’ai détesté pour la raison la plus simple du monde : mon père est mort le premier jour du confinement, à Habay la Neuve, près d’Arlon, et je n’ai pas pu me rendre aux funérailles parce que j’étais confinée à Paris. Je peux vous garantir que c’était juste abominable. […] J’ai eu des moments de très grande souffrance, j’ai beaucoup pleuré. Faire son deuil dans de telles circonstances était affreusement difficile. Mais j’ai beaucoup écrit et j’ai beaucoup lu. Et j’ai eu des lectures grandioses puisque j’ai eu l’excellente initiative de lire ou relire tout Hugo, et c’est exactement ce qu’il fallait."