Le Mug

Agatha Christie : qui est vraiment la reine du crime ?

Reine du crime, best-seller mondial permanent, fondatrice d’un genre : le “murder mystery”, femme libre, curieuse, têtue et secrète… Près de 45 ans après sa mort, Agatha Christie hante encore régulièrement les médias et les salons littéraires…

Mais qu’y avait-il donc dans la tête de la romancière ? À l’occasion du changement de titre de l’un de ses romans phares, Cindya Izzarelli dresse un portrait qui permet de mieux découvrir la personnalité de cette romancière de renom.

Pas d’éducation, aucunes références littéraires, bonnes ou mauvaises, pas de maître, pas de Pygmalion, pas de méthode, même, ou en tout cas aucune qui soit vraiment considérée comme orthodoxe, mais qui est cette sauvageonne de la littérature adoubée reine de son vivant ?

C’est peut-être d’abord un roman à elle toute seule, vu que sa vie privée est au moins aussi fascinante que son CV, et qu’on y retrouve déjà tout ce qui va faire la grammaire de son style. Agatha Clarissa Mary Miller, c’est d’abord une jeune fille bourgeoise du Devon de la fin du 19e siècle, qui grandit dans une totale liberté oisive. Pas d’école, pas de précepteur privé, sa mère lui apprendra tout au plus à compter, pour le reste, ses journées ressemblent à celles de Tom Sawyer, à gambader dans la campagne, et c’est, dira la légende, à force de s’ennuyer qu’elle apprendra à lire, et à écrire.

A 16 ans, elle est envoyée à Paris pour quelques cours de rattrapage de bonnes manières, elle y passe un brevet de secouriste, ce sera utile car la première guerre mondiale pointe son nez. Agatha est infirmière dans un dispensaire de sa région, et c’est là qu’elle entre en contact avec deux ferments majeurs de son œuvre : les réfugiés belges, dont un, dont la dégaine lui inspirera Hercule Poirot, et la pharmacie de l’hôpital, qui allumera le feu de sa passion pour les poisons en tout genre et pour la mort lente, calculée et pesée.

Elle organise son propre enlèvement

Agatha Christie épouse en premières noces un militaire, Archibald Christie, en secondes un archéologue, Max Mallowan, qu’elle accompagnera de nombreuses fois en mission à bord de l’Orient Express et entre les deux, au moment où son premier mari demande le divorce, elle orchestrera sa propre disparition, pendant 11 jours, une disparition qui fera un battage médiatique sans pareil et qui ne sera jamais élucidée vu qu’Agatha Christie jurera toute sa vie ne se souvenir de rien. Bref, une vie tissée de fiction dans laquelle elle a largement trempé la plume qui la nourrit et fait d’elle une star jusqu’à sa mort en 1976.

75 romans, 30 de recueils de nouvelles, 15 de pièces de théâtre et 1 succès commercial tellement voyant qu’à sa mort, la critique littéraire la boude…

Si la presse généraliste (et le public) lui rend hommage, la presse spécialisée la snobe discrètement, parce que bon, le roman policier, ce n’est pas vraiment de la littérature. Mais le temps passe et aujourd’hui encore, elle est la 2e auteure de fiction la plus vendue au monde (entre 2 et 4 milliards de copies écoulées, tout titre confondus, sans compter les adaptations télé, BD, ciné, jeux vidéo). Elle coiffe donc au poteau des monolithes tels que Tolstoi, Simenon, Stephen King, Tolkien ou Roald Dahl.

En matière de succès de vente, au-dessus d’elle, il n’y a que Shakespeare, dont d’aucuns prétendent d’ailleurs qu’il ne serait lui-même qu’une œuvre de fiction.

Agatha Christie, elle, est bien réelle, mais elle partage avec le grand William plus d’un point commun… Et vu que c’est la rentrée, Cindya veut consolider sa "mauvaise réputation de première de classe" avec une obscure citation du poète Lautréamont qui disait : “Chaque fois que j’ai lu Shakespeare, il m’a semblé que je déchiquette la cervelle d’un jaguar.”

A chaque lecture d’Agatha Christie (et souvent c’est sur une plage), on semble voyager à l’intérieur d’un de ces coquillages impossibles qui vous font entendre tout l’océan, alors qu’ils ne contiennent que quelques lignes courbes, un labyrinthe concentrique où vous êtes destinés à vous perdre. Les romans d’Agatha Christie, outre le fait qu’ils se savourent mieux au soleil, ont ceci de particulier qu’ils sont à la fois des petits bijoux d’illusions et criants de réalité. Là où le théâtre de Shakespeare racontait les turpitudes et la violence des nobles et des puissants, les romans d’Agatha Christie sont de petits théâtres de poche qui se font la chambre d’écho de la société anglaise bien élevée et de ses violences larvées : la folie, la cupidité, la jalousie, la vengeance qui se mange froide et assaisonnée d’arsenic. Et d’ailleurs, quand on en vient au théâtre, Agatha avoue elle-même qu’elle le préfère de loin aux romans.

Dans le monde d’avant, Cindya vous aurait sans réserve enjoint à gagner Londres pour aller voir “La Souricière”, une pièce qui était jouée chaque soir de façon ininterrompue depuis 1952 avec plus de 87.000 représentations, des générations et des générations de spectateurs qui ont juré solennellement de ne pas révéler le twist final de la pièce aux suivants, une pièce qui se jouerait encore si une certaine pandémie n’avait pas fermé le théâtre de force, le 16 mars dernier.

Oui, des années de règne et il aura fallu une simple grippe pour terrasser des géants comme William Shakespeare et Agatha Christie. Heureusement, même la pire des grippes culturelles se termine un jour par une convalescence… D’ici là, buvez du thé chaud et relisez Agatha Christie, tiens…

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