La folie des années 80

La folie des années 80: 1986, le Sida fait son apparition (Episode 6)


1986, la centrale nucléaire de Tchernobyl explose, Daniel Balavoine perd la vie dans un accident d’hélicoptère au Mali, l’Argentine gagne la Coupe du Monde, et la navette spatiale challenger se désintègre à son décollage, ne laissant aucun survivant. Mais cette année-là, la France perd aussi deux de ses plus grands humoristes. Coluche meurt dans un accident de moto, et Thierry Le Luron succombe à une nouvelle maladie qui va faire des ravages dans le monde entier, le SIDA. Il n’avait que 34 ans.

Les rois de la comédie

Coluche et Le Luron sont deux incontournables de l’humour à la française dans les années 80. Les deux hommes s’entendent à merveille, car ils sont tous deux des provocateurs. On se souvient de leur fameux faux mariage, le 25 septembre 1985. Ce prémice humoristique du mariage homosexuel n’en est pas moins une critique acerbe de l’hypocrisie qui entoure l’homosexualité en général. Car il se fait la satire d’un autre mariage, bien réel, qui devra avoir lieu quelque jour plus tard, celui du journaliste Yves Mourousi. Un événement mondain d’envergure, mais qui sonne faux, car Mourousi fréquente assidûment les bars gay de Paris.

Coluche, lui tire à boulets rouges sur les hommes politiques. Ses sketches ont un caractère social et politique, et il s’exprime directement au public, sans incarner de personnage, à la manière du stand up américain. Ses blagues visent juste, en plus d’être drôles et comprises de toutes et tous. Et elles restent aujourd’hui d’une actualité criante.

Thierry Le Luron, lui, s’en prend également aux politiques. Mais son truc, ce sont les imitations. Giscard, Mitterrand, mais pas seulement. Tout un tas de personnalités y passe, Gilbert Bécaud, Line Renaud, Zizi Jeanmaire, Alice Sapritch. Thierry Le Luron a le même producteur que Coluche, Paul Lederman, qui plus tard va produire les Inconnus, le célèbre trio qui s’est rencontré dans les années 80.

Ces trois-là n’ont presque aucun tabou, comme beaucoup d’autres humoristes de cette époque, comme un autre collectif bien connu, les Nuls. On rit de tout, tant que c’est drôle. Tout le monde y passe, et s’ils peuvent se moquer d’eux-mêmes, de ce qu’ils représentent, c’est mieux encore. Les humoristes se censurent ou se font beaucoup moins censurer qu’aujourd’hui. Coluche lui-même n’hésite pas à se moquer du SIDA. Il ne sait pas encore que son ami Le Luron va en mourir.

La maladie du siècle

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© Rapideye - Getty Images

Lorsque Thierry Le Luron décède, on cache dans un premier temps les causes. Personne ne dit qu’il a été victime du SIDA. Car pour beaucoup, c’est un mal honteux. La première personnalité à déclarer publiquement qu’il est atteint de la maladie, c’est l’acteur américain Rock Hudson, lors d’une conférence de presse, le 25 juillet 1985, alors qu’il est hospitalisé à Paris.

D’autres personnalités sont emportées par la maladie : les pianistes et clavecinistes Yuri Egorov, Scott Ross, Bruno Carette ou encore ce chanteur extravagant Klaus Nomin qui sera l’une des premières célébrités à être fauchées par le virus. Car dans les années 80, et durant très longtemps encore, on ne survit pas à une infection au SIDA.

C’est en cette année 1986 que le SIDA est baptisé VIH, virus d’immunodéficience humaine. Mais il est connu depuis plusieurs années. Le 5 juin 1981, l’organisme américain de surveillance et de prévention des maladies rapporte cinq cas d’une infection pulmonaire grave chez des hommes homosexuels à Los Angeles. Ce sont les premiers cas recensés.

Le même organisme rapporte également des "infections opportunistes" qu’on retrouve chez des consommateurs de drogues injectables chez des personnes hémophiles qui ont eu recours à des transfusions sanguines ou encore chez des Haïtiens qui vivent aux États-Unis. On parle alors de la maladie des "4H" (homosexuels, héroïnomanes, hémophiles et Haïtiens). Les premières recherches se tournent vers la nature des malades : ne serait-ce pas leurs pratiques qui les rendent malades ? On ne pense pas encore à un nouveau virus. La maladie sexuellement transmissible qui retient l’attention à l’époque, c’est l’herpès.

Très vite donc, on stigmatise la communauté homosexuelle américaine, qui vit sa sexualité de manière très libérée. Il faut dire que les États-Unis sont sous l’ère conservatrice de Reagan, et que l’homosexualité est encore très majoritairement mal perçue.

Les autorités politiques mettent beaucoup de temps à reconnaître la maladie, tant elle touche des milieux jugés marginaux. Reagan n’en a cure, et en France, des extrémistes comme Lepen diffusent par ignorance de fausses informations à son sujet. Il compare les malades à des lépreux qu’on ne devrait pas toucher.

Mais rapidement, la maladie effraie. Les victimes meurent rapidement, et elle s’étend de plus en plus. On ne sait pas grand-chose de son mode de contamination. C’est une vraie psychose qui s’installe, et dont les communautés gay vont grandement souffrir. On n’imagine pas que les hétérosexuels pourraient aussi attraper cette maladie encore méconnue, qui n’est d’ailleurs pas tout de suite appelée SIDA. Ce n’est que lorsque l’on constate des cas touchant hommes et femmes en Afrique, que l’on se rend compte que la menace pèse sur tout le monde.

La découverte

Le 20 mai 1983, le virus est décrit pour la première fois dans la revue Science suite aux observations microscopiques des chercheurs Françoise Barré-Sinoussi et Jean-Claude Chermann, sous la direction de Luc Montagnier, qui receveront le prix Nobel de Médecine en 2008. Ces Français de l’Institut Pasteur ont réussi à isoler et identifier le virus, même si une équipe américaine a prétendu l’avoir fait en premier. Quoi qu’il en soit, la découverte va changer les choses, mais lentement.

Les personnes atteintes venaient à Pasteur, nous voir. Non pas pour voir un médecin, mais pour voir un chercheur. Pour nous poser des questions sur ce virus. Qu’est ce que c’était que ce virus, comment il fonctionnait dans leur corps, comment il détruisait leurs défenses immunitaires, qu’est-ce qu’on allait faire nous, les chercheurs, pour trouver une solution pour les traiter ? Ils voyaient en nous cet espoir pour continuer à vivre.

C’était une période extrêmement dure, parce qu’il y avait un combat en nous, entre l’être humain
face à un être humain qui veut tout simplement vivre, et le chercheur au fond de lui-même sait que tout ça va prendre un certain temps, et que la personne qu’on a en face de nous, malheureusement, n’aura pas le temps d’attendre. (Françoise Barré-Sinoussi)

Aucun traitement n’existe encore. Les médecins peuvent certes tenter de soigner certains symptômes provoqués par la déficience immunitaire. On ne meurt pas directement du virus du SIDA, on meurt de toutes les maladies qui peuvent profiter du manque d’immunité pour attaquer le corps humain.

C’est en 1987 le premier traitement antirétroviral AZT est autorisé aux États-Unis. Il est coûteux et ses effets secondaires nombreux. Le 26 octobre de cette même année, l’ONU vote une résolution visant à unir tous les pays membres de la lutte contre le SIDA. La préoccupation devient mondiale.

S’unir face au SIDA

Mais la mésinformation continue à faire des ravages dans les années 80, et même après. Dans la population, les fausses croyances sont encore très répandues quant au mode de transmission. On pense qu’un contact simple peut rendre malade. Des personnes atteintes du virus sont licenciées, car on a peur qu’elle contamine leur lieu de travail. Elles sont rejetées par leurs propres familles effrayées. Rappelons que le SIDA ne se transmet que par des rapports sexuels non protégés, par transfusion sanguine, ou de la mère à son enfant.

Pour la première fois dans l’histoire de la médecine, des malades se réunissent en associations pour s’entraider, ou pour donner leur retour sur les stratégies thérapeutiques. Les victimes participent directement aux discussions sur les protocoles de recherche. Cela a commencé aux États-Unis, en juin 1987, lorsque Larry Kramer créer Act Up en réaction au manque d’intérêt des sphères politiques.

En France, Act Up Paris se créée le 9 juin 1989 par Pascal Loubet, Luc Coulavin et Didier Lestrade. Tout le monde est bienvenu lors des réunions de l’association. Le mouvement organise des manifestations, fait parler de lui pour faire bouger les choses.

Il ne fallait pas donner ce que les médias attendent de nous, il faut parler directement pour les personnes qui regardent la TV ou écoutent la radio. À l’époque, c’était tellement révolutionnaire de voir qu’une association militante, très agressive dans ses modes d’action, dans ses manifestations, avait quelque chose de très calculé dans l’approche vis-à-vis des médias. Et je me suis dit " on va vendre le SIDA comme si c’était un produit. J’ai trouvé ça existant, parce que c’est une façon de prendre le contrôle sur la maladie. Si on sait bien communiquer sur la maladie, on sait où on va. (Didier Lestrade)

 

Beaucoup se souviendront de ce JT de Jacques Bredael du 11 mars 1991, interrompu par des militants réclamant que l’on parle du SIDA à la RTBF.

Actuellement, le SIDA ne se guérit toujours pas. Mais grâce aux avancées médicales, il ne se transmet plus de la mère à l’enfant ni d’un partenaire à l’autre. À condition que le traitement soit régulièrement pris.

Nicole Bacharan – politologue spécialiste des États-Unis

Françoise Barré-Sinoussi – immunologue et virologue découvreuse du virus du SIDA

Bernard Campan – humoriste et comédien, membre des Inconnus.

Nathan Clumeck – professeur et chef de service honoraire au CHU Saint-Pierre, spécialiste des maladies infectieuses.

Marius Colucci – fils de Coluche

Pascal Légitimus – humoriste et comédien, membre des Inconnus.

Didier Lestrade – Cofondateur d’Act Up Paris

Thomas Snégaroff – journaliste et historien spécialiste des États-Unis

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