Et dieu dans tout ça ?

Vincent Delecroix : "Consoler, ce n’est pas tuer la peine mais c’est apprendre à vivre avec"

Qui peut encore aujourd’hui nous consoler ? La philosophie peut-elle nous aider à sécher nos larmes ? Peut-elle tenir des promesses et faire face à la tristesse ? D’où vient notre désir de consolation ? Le philosophe Vincent Delecroix nous livre ses réflexions.

Spécialiste de Kierkegaard, Vincent Delecroix enseigne la philosophie de la religion à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Son nouveau livre a pour titre Consolation philosophique (Bibliothèque Rivages).

Tout au long de cet essai, Vincent Delecroix critique la philosophie, la traitant de condescendante, voire de ridicule. Il l’aime pourtant, mais pour cela il faut la départir de ses propres tentations de surplomb, de savoir, parfois de moralisme odieux et d’ailleurs inefficace, selon lui. Il pose aussi une interrogation sur l’efficacité de ce prétendu savoir qui va nous guérir une fois pour toutes, qui faisait l’orgueil des grandes philosophies anciennes, de ces écoles socratiques dont le seul but était la vie bonne.

Certaines postures philosophiques sont inaudibles actuellement, ne sont plus fondées, et pourtant elles continuent à faire recette. Vincent Delecroix regrette cette 'imposture', ce malentendu qui fait croire que la philosophie a ce pouvoir. Il faut une certaine prudence à l’égard des applications très rapides des philosophies antiques à nos situations actuelles, qui expliquent nos maux ou notre incapacité à guérir de notre mélancolie ou de notre souffrance par le fait que nous avons perdu de vue ces grandes sagesses antiques.

Celui qui va mal peut-il entendre le discours de la raison offert par la philosophie ? Peut-être, répond Vincent Delecroix, mais pour cela, il faut déjà être un peu sorti de la douleur. Il y a peut-être une autre manière de penser la philosophie qui parviendrait plus profondément à consoner avec la douleur.
Les philosophies antiques supposent non seulement une force d’âme, ou du moins que le travail est déjà fait ou est en train d’être fait. Or dans la vive passion de la douleur, vous n’entendez rien, et c’est ça le problème de la consolation, c’est de prêter une oreille à cette douleur.

"La philosophie doit entrer sur un terrain qui n’est pas le sien, qui n’est pas celui du triomphe de la raison, mais au contraire celui dans lequel toute raison est ébréchée, ébranlée, abîmée."
 

Tout s’arrange dans la vie

Pourquoi ce genre de formule "Tout s’arrange dans la vie", comme l’écrivait Montaigne, ne console-t-elle pas ? Toutes ces phrases-là ne disent rien à ceux qui les entendent, explique Vincent Delecroix. Au contraire, elles offensent la douleur, traitée comme contingente et supposée passer avec le temps.

Chaque peine est nécessairement singulière. Mais la philosophie tend à ramener cette peine à la condition humaine : "Ta peine n’a rien à voir avec celle des autres, mais en même temps tu es tout homme, et ce que tu souffres, n’importe qui l’endure aussi." Il y a une tension, une contradiction, un saut qualitatif entre l’extrême singulier de la peine et l’universel abstrait qui, selon Vincent Delecroix, pose des problèmes à la philosophie.
 

Exister, vivre, c’est perdre et il est rare que ça n’entraîne pas une certaine mélancolie de temps en temps.

Existe-t-il une mélancolie, voire une dépression de fond, due à la condition humaine ? L’homme est un animal mélancolique, il est face à la représentation de la mort, de la finitude, de la perte inexorable, mais face à la progression de la modernité. La manière dont la modernité a reconfiguré l’image de l’homme, qui est perdu dans un univers infini qui l’ignore, qui n’est pas maître en sa maison, qui perd toutes ses prérogatives divines ou métaphysiques, entraîne une mélancolie historique de l’espèce. Nous chutons progressivement de cette place centrale dans l’univers, nous sommes dans un espace progressivement sans repères.

Alors comment se consoler de l’affliction que nous nous sommes nous-mêmes portée, par savoir, par raison, par lucidité ? Vincent Delecroix a trouvé une solution pour vivre avec cette idée chez le philosophe Bloemberg, même si ce n’est pas l’exemple le plus direct ni le plus efficace : l’une des causes de la mélancolie actuelle, c’est le fait que nous sommes dans un univers qui nous ignore, qui est glacé, dans lequel la vie est une exception et qui entraîne tout au néant. Bloemberg parle de la découverte d’un bruit de fond dans l’univers, qui est une immense consolation, qui montre que nous ne sommes pas complètement livrés au néant. C’est la force du symbolique qui est ici essentiel pour la consolation.


L’enfance et la consolation

Nous trimbalons l’enfance toute notre vie, affirme Vincent Delecroix. Il y a un temps de l’enfance qui passe dans notre temps d’adulte, qui est là et qui travaille. Pour lui, c’est particulièrement important pour la consolation. Le besoin de consolation n’est pas un besoin enfantin, puéril. Il est bien enraciné dans l’enfance, et peut-être que la philosophie aurait intérêt à aller regarder ce qui s’y passe.

"Quand nous sommes dans la douleur la plus profonde, nous sommes des enfants, et ça n’a rien de péjoratif. Nous sommes au plus vif, au plus absolu, à la fois d’une douleur et d’une terreur devant la douleur, qui fait jaillir le besoin de consolation."

Il faut d’abord l’écouter et lui rendre justice, plutôt que de donner une réponse définitive comme le fait la philosophie.
 

La consolation ne devrait pas être destinée à vous faire taire, à vous arracher définitivement à la douleur et à passer à autre chose, à proposer un substitut à ce qui a été perdu. Consoler ce n’est pas tuer la peine mais c’est apprendre à vivre avec. C’est accompagner la perte, la rendre plus vivable.

Le philosophe Vincent Delecroix nous parle aussi de l’utopie, écoutez-le ici.
 

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