Et dieu dans tout ça ?

[SERIE Le grand dictionnaire des philosophies et religions] – Les vertus de la fatigue

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[SERIE Le grand dictionnaire des philosophies et religions] - Les vertus de la fatigue - © Pixabay

Les vertus de la fatigue évoquées par Martin Legros, le rédacteur en chef du Philosophie Magazine.

Nous sommes tous crevés, épuisés, c’est la grande complainte de notre temps. A quoi tient ce sentiment diffus ? Pourquoi sommes-nous si fatigués ?

Pour Martin Legros, c’est d’abord un sentiment existentiel, puis un sentiment professionnel aussi. On vit de plus en plus à l’heure de l’économie numérique. Le capitalisme est passé à l’assaut du sommeil, parce que le sommeil était ce qui résistait en nous. Cette interruption où il fait noir, où on arrête tout était en quelque sorte considérée comme une anomalie. Le capitalisme doit fonctionner 24 h sur 24 et il a donc pris en charge le sommeil, il l’a transformé, il a empiété sur le sommeil.

Dès les grandes villes du 19e siècle, la lumière envahit tout. Aujourd’hui, les écrans envahissent progressivement tout. La mondialisation fait que les fuseaux horaires explosent.
Nous sommes dans un monde connecté en permanence qui empiète sur le sommeil et qui, par une secrète dialectique, établit une condition d’état d’insomnie généralisée, où il va nous revendre le sommeil sous une forme chimique avec des produits, des somnifères. En réalité, ce monde fait du sommeil une marchandise.


Deux écoles

La fatigue oppose deux camps dans le champ philosophique, il y a deux grandes traditions :

  • Ceux qui accueillent le sommeil et la fatigue comme un révélateur, comme un marqueur de la condition humaine. L’idée est que la fatigue n’est pas fondamentalement une maladie ou une pathologie, qu’elle tient au fait que l’homme a à être, il a à fournir un effort d’être – c’est le métier d’exister de Montaigne. Il est soumis à une inquiétude permanente et cela génère donc une fatigue spécifique, qui fait que nous ne tombons pas dans le sommeil aussi facilement que le chat, mais que nous devons travailler à dormir.
    Cette école est représentée par Saint Augustin, Simone Weil ou Cioran, qui disait que l’insomnie procure une lucidité vertigineuse et empêche de se faire des consolations sur l’existence.
     
  • La deuxième école s’inscrit dans l’idée un peu active de la performance, qui dit qu’il faut repousser la fatigue pour démultiplier notre activité. Elle est représentée par des philosophes comme Descartes, Nietszche ou Sartre.
    Dans la Méthode de Descartes, il ne faut surtout pas trop se fatiguer, ne pas fatiguer l’esprit en efforts inutiles, pour être toujours productif et disponible.
    Sartre ne voulait pas s’abandonner à la fatigue et consommait des amphétamines pour être le plus actif et le plus productif possible.
     

L’éloge de la fatigue

Il existe même des philosophes qui font l’éloge de la fatigue ! Le philosophe contemporain Eric Fiat est l’auteur d’Ode à la fatigue (Ed L’Observatoire). Il nous invite à distinguer deux sortes de fatigue :

  • La bonne fatigue, celle du bébé repu après avoir fait l’effort d’avaler son biberon, celle du sportif qui a gagné un match, du travailleur qui a le sentiment du devoir accompli, des amants qui se sont aimés. Cette fatigue est douce et joyeuse, elle est la conséquence d’une activité librement choisie. Et donc le repos est une forme de récompense.
     
  • La mauvaise fatigue, celle qui est subie, imposée, celle à laquelle nous soumet le climat d’accélération et de compétition contemporain, qui nous consume de l’intérieur et peut produire du burnout.

Pour éviter de basculer dans la mauvaise fatigue, il nous conseille de nous mettre à l’écoute de ce qu’elle a à nous apprendre, de nous positionner face à elle comme le roseau de la fable de La Fontaine, qui plie plutôt qu’il ne rompt.

Il faut savoir prendre le risque de la fatigue, aller au bout de ses forces et la chasser par une autre fatigue : quand vous êtes épuisé mentalement, rien de tel qu’un jogging ou une grande marche par exemple.
Dans la fatigue, il y a une ressource et donc un point de vigilance qui nous permet de déceler des choses que nous ne voyons pas sans elle, dit Eric Fiat.


Ecoutez ici la séquence de Et dieu dans tout ça ?

Et à lire pour aller plus loin, le dossier Pourquoi sommes-nous si fatigués ? dans le Philosophie Magazine

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