Et dieu dans tout ça ?

Que nous dit aujourd'hui 'La Peste' de Camus ?

La philosophe Marylin Maeso, spécialiste de la pensée de Camus
La philosophe Marylin Maeso, spécialiste de la pensée de Camus - © L'Observatoire

En ces temps de coronavirus, La Peste de Camus est un roman à nouveau très lu. A cette occasion, et 60 ans après la disparition de l’écrivain français, attardons-nous sur les grands chapitres de sa pensée : de l’absurde à la révolte en passant par l’amour et sa méfiance vis-à-vis de l’espoir et de la raison. Pourquoi sa pensée est-elle toujours d’actualité ? Peut-elle nous aider à construire le monde d’après ?

Albert Camus, son questionnement existentiel et son cheminement intellectuel sont au menu de Et Dieu dans tout ça, avec la professeure de philosophie Marylin Maeso. Elle signe L’Abécédaire d’Albert Camus et Les lents demains qui chantent, aux éditions de L’Observatoire.

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La Peste, le roman de Camus publié en 1947, retrouve aujourd’hui un grand succès. Comment l'expliquer ?

"Camus l’a dit lui-même, c’est un livre à multiples facettes. C’est notamment un livre allégorique, puisque c’est l’une des façons de mettre en scène la manière dont la Peste brune, en l’occurrence le nazisme, a pu s’installer subrepticement dans une société. Mais en même temps, il y a beaucoup plus que cela dans le livre", explique Marylin Maeso.

L’allusion au nazisme est évidente dans le texte. Mais au-delà de cela, il y a quelque chose de plus quotidien, de plus banal, et qui est peut-être le plus important, ajoute-t-elle. C’est que finalement, c’est moins un roman sur le nazisme qu’un roman sur la réaction qu’on a face au fléau, sur notre incapacité à le voir arriver avant que les rats ne soient aux portes de la ville.

"Il en faut beaucoup pour que les gens commencent à se dire : peut-être qu’en fait, il y a vraiment quelque chose de grave, peut-être qu’on devrait cesser nos petites habitudes de se regrouper dans les bars comme si de rien n’était. Mais le problème est que le temps que ce raisonnement fasse son chemin, il est déjà trop tard."
 

La grande leçon démocratique de La Peste

Pour Marylin Maeso, La Peste est une leçon sur la solidarité. Face au fléau qui les frappe, les habitants d’Oran se sentent seuls, comme en exil. Ils sont en quarantaine, isolés de leurs proches. Cette solitude va engendrer, parmi ces gens qui sont dans le même bateau, un regain de solidarité, le sens du commun, la création de petits groupes sanitaires par le Docteur Rieux et ses amis…

"La raison pour laquelle je trouve que c’est une grande leçon de démocratie, c’est parce que c’est un peu une manière de redonner sens au mot peuple. Qu’est-ce que c’est de faire peuple ? Qu’est-ce que c’est que le commun ? Le commun en l’occurrence, c’est le commun des mortels, cette mortalité qui nous ressemble le mieux et que l’on redécouvre particulièrement au milieu des fléaux."

La gestion de l’épidémie par les autorités est en ce moment fort commentée par la population. Dans le roman de Camus, on trouve également quelques pages sur la réaction de la population face aux autorités et sur leurs reproches de ne pas avoir pris la mesure du fléau, de ne pas avoir fait ce qu’il fallait.

"C’est quelque chose qui est inévitable. Dans une situation aussi dramatique, le réflexe normal est de chercher des responsables, voire des coupables" souligne Marylin Maeso.

 

La peste avait enlevé en tous le pouvoir de l’amour et même de l’amitié, car l’amour demande un peu d’avenir.

Camus revient là sur une thématique déjà abordée en parlant de la guerre : vivre en temps de guerre, c’est vivre contre un mur. Il n’y a pas d’avenir, pas d’horizon.

L’amour est un sentiment qui aide à vivre parce qu’il projette, il est lié à la liberté, à la jouissance, analyse Marylin Maeso. Toutes choses qui sont limitées, voire supprimées lorsqu’on se retrouve dans une situation où on ne peut même pas embrasser l’être aimé, comme dans une situation d’épidémie. On en découvre alors l’absolue nécessité, parce qu’on en est privé.

Pour Albert Camus, l’amour représentait tout. Tout ramenait à l’amour chez lui, même quand il parlait d’absurde et de révolte. L’apothéose de son oeuvre devait être l’amour, l’amour du monde, l’amour de ce qui est, et forcément l’amour des femmes.

Il espérait mourir sans révolte, mourir dans l’amour du monde et de ce qui est, mourir satisfait. "Je pense que c’est une belle image par rapport à son oeuvre, qui consiste à toujours mettre en évidence le fait qu’aux fondements de toutes les révoltes, il y a l’amour, et donc à l’aboutissement, il faut aussi qu’il y ait l’amour. L’amour est au commencement, l’amour est à la fin", commente Marylin Maeso.

"Il n’y a que l’amour qui nous rende à nous-mêmes", disait Camus.
 

"Les lents demains qui chantent"

Marylin Maeso propose aussi un court essai sur les temps présents de la pandémie. Elle écrit : "La pensée de l’après, comme antidote aux errances de l’avant est un baume qui conjure pour un temps l’insoutenable légèreté de l’être humain."

Elle fait référence au fait qu’à chaque crise, suit le discours de l’après : la fameuse "der des ders", le fameux "plus jamais ça", le fameux "demain j’arrête",… Ces discours sont pour elle une façon de se faire oublier à soi-même le fait que justement, on oublie, le fait d’occuper l’amnésie récurrente qu’on observe à l’échelle de l’histoire. Les êtres humains ont du mal à apprendre…

Empêcher que le monde se défasse, comme le dit Camus, c’est notamment renoncer aux promesses de lendemains qui chantent, au fantasme d’une révolution qui viendrait tout supprimer pour reconstruire sur des bases solides, explique-t-elle.

"Or ce n’est pas comme ça que les choses se passent. La loi de l’histoire, c’est qu’il faut des litres de sang et de sueur pour obtenir les quelques nuances qui nous aideront à moins désespérer."

Appeler à ce que le monde ne se défasse pas, cela ne veut surtout pas dire que Camus appelle au statu quo. "Mais pour faire un changement réel qui ne soit pas une promesse en l’air, il faut faire preuve de modestie. On ne peut pas changer le monde dans sa globalité, mais il faut, à l’échelle plus locale, plus réaliste, essayer de le modifier pour le mieux."

Camus ne croit pas aux révolutions définitives, il entend par là qu’il a bien conscience de l’injustice qui frappe le monde, qu’il veut contribuer à la changer, mais qu’il refuse les fausses promesses des idéologies qui soient totalitaires ou meurtrières.


"L’espoir, le pire des maux"

Camus se méfiait de l’espoir, qui équivalait pour lui à la résignation.

"Or, vivre, ce n’est pas se résigner." Il entend par là le fait qu’espérer, c’est espérer en autre chose que ce qui est, espérer en un autre monde. Or, espérer en un autre monde en sachant que le seul monde qui est celui qui nous est donné, c’est se résigner. C’est se résigner à ne pas profiter de la vie, à attendre un futur idéal qui ne viendra jamais.

L’espoir est pour lui un rêve utopique, au sens négatif du terme, une projection sur le futur qui nous empêche de jouir du présent.


"On ne pense que par images. Si tu veux être philosophe, écris des romans"

Les romans de Camus sont très philosophiques, ses essais sont écrits avec une plume très littéraire. Les concepts sont très utiles à la pensée, il en faut. Mais il estime que les images permettent d’aller au-delà car elles connotent, elles déploient des prismes de sens qu’on ne pourrait déployer avec un simple concept très cadré, explique Marylin Maeso.

"L’image par excellence, c’est La Peste. Il aurait très bien pu écrire un essai sur La Peste, mais il a écrit un roman qui prend une image forte qui permet, des décennies plus tard, de tirer des enseignements non seulement sur une situation d’épidémie, mais d’une manière générale, sur notre rapport au monde, notre rapport aux autres, à l’habitude, notre incapacité à percevoir les petits signes des malheurs qui vont advenir… L’image a un pouvoir signifiant supérieur à celui que peut avoir un concept."


"Je me révolte, donc nous sommes"

Pour Camus, cette phrase, qui fait référence à Descartes, est la pierre angulaire de toute philosophie. Il veut dire par là qu’à partir du moment où je me révolte, je le fais au nom d’une certaine idée de l’homme qui forcément englobe l’ensemble des humains. Je ne me révolte pas simplement pour moi, pour mon petit bien-être, pour une représentation de moi-même. Je me révolte parce qu’on me déshumanise, ce qui implique que j’ai une idée de l’homme dans la tête, précise Marylin Maeso.

"A l’instant où je décrète que l’humanité existe, qu’elle est porteuse d’une dignité et que cette dignité a été niée pour moi et que c’est inacceptable, je me réinscris dans l’ensemble de l’humanité et je n’en exclus personne."

Marylin Maeso évoque aussi l’absurde et l’utopie chez Camus.
Écoutez-la ici !

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