Et dieu dans tout ça ?

Pourquoi une nouvelle traduction de la Genèse ?

Marc-Alain Ouaknin publie une nouvelle traduction des premiers chapitres de la Génèse
Marc-Alain Ouaknin publie une nouvelle traduction des premiers chapitres de la Génèse - ©

Traduire la Bible, c’est l’aventure d’une vie, c’est l’aventure au cœur de la vie du philosophe et rabbin Marc-Alain Ouaknin. Dans un nouveau livre, il propose sa version de la traduction des 11 premiers chapitres de la Genèse. De la création du monde jusqu’à la tour de Babel, en passant par l’arche de Noé. Pourquoi encore traduire ces textes ? Qu’ont-ils à nous révéler en 2020 ?

Marc-Alain Ouaknin est l’auteur de La genèse de la Genèse – illustrée par l’abstraction (Editions Diane De Selliers). Il s’est donné un vrai défi avec cette nouvelle traduction.

Comment, à chaque fois, peut-il donner une interprétation nouvelle, qui n’a jamais été proposée, pour donner un sens à ce travail, qu’il ne soit pas une énième répétition d’une proposition de traduction ? Il faut savoir jouer pour interpréter, pour traduire, et tout simplement pour vivre, dit-il. Et jouer avec la Bible, c’est un devoir. C’est la mettre en mouvement, pour avoir quelque chose de vivant.

"La vie est toujours au-delà d’elle-même. On ne reste pas au même endroit, au même temps, il y a un déploiement du vivant. La traduction, ou la pensée, la philosophie, c’est toujours mettre en mouvement ses mots et ses idées pour que l’homme qui les porte et les entend soit toujours dans ce mouvement et dans la vie. En hébreu, le mot vie se dit au pluriel. C’est toujours les vies, une pluralité de vie."
 

"Traduire, c’est l’aventure d’une vie"

Marc-Alain Ouaknin commente beaucoup de textes bibliques et de philosophie et il s’est aperçu que la pensée commence avec les mots, mais que les mots ne veulent pas toujours dire la même chose, ni pour soi-même ni pour les autres. En hébreu, comme dans d’autres langues, les mots ont souvent plusieurs sens, et cela permet de comprendre à la fois les textes et le monde de façon différente. Et c’est quand on est oublieux de ce double sens, de cette pluralité des sens, qu’il y a des problèmes qui peuvent parfois conduire à une forme de violence.

J’ai compris qu’il y avait une responsabilité presque éthique de traduire. Ce n’est pas simplement une technique, mais c’est véritablement un engagement existentiel, philosophique et moral. Tout grand texte dit : interprète-moi ! traduis-moi ! Et donc je suis sensible à l’appel des livres.

"Pourquoi l’hébreu et pourquoi la Bible ? C’est une question de naissance et d’éducation. Mon père est grand rabbin, j’ai appris le français en même temps que l’hébreu, c’est une langue acquise, maternelle ou paternelle […]
La langue étrangère, c’est un petit peu l’épaisseur de mon histoire. Et je crois que j’ai voulu me plonger dans des langues étrangères, dans la traduction, un peu pour garder la mémoire de cette enfance plurilingue […]
Je pense que tous les grands textes sont passionnants à traduire, la Bible comme Kafka. C’est une véritable jubilation."

 

"Ma foi, c’est la traduction"

La foi, c’est avoir confiance que le texte que l’on est en train de lire nous dit des choses importantes, comme dit George Steiner, philosophe et linguiste. On peut s’engager, prendre du temps, ce ne sera jamais du temps perdu, parce que ce qu’on va apprendre sera essentiel pour notre vie et pour le partager avec les autres. C’est une confiance dans le texte, fides en latin.

C’est une tradition, c’est une religion qui a foi dans le texte, qui comprend que le texte est ce qui construit notre culture et qu’il est plus important de lire un texte, de le traduire, de l’interpréter, que de croire en Dieu. Parce que c’est une tradition où l’existence de Dieu n’a strictement aucune importance.

Dieu est d’abord un personnage littéraire, qui est l’un des personnages de la Bible, mais qui pour moi, n’a aucune importance dans la réalité existentielle. "Je suis athée, Dieu merci !" est mon credo. Mon credo est que Dieu est absent du monde. De deux choses l’une : soit Dieu n’existe pas, soit il est absent.

Pour la tradition kabbaliste, il y a cette énigme du monde qui dit : "Au commencement, si Dieu existe, il est infini". Et s’il est réellement infini, il prend la place infinie de la totalité de cet infini. Donc, il n’y a pas de place pour le monde. Pour que le monde puisse exister, Dieu s’est retiré de lui-même en lui-même, il a fait un espace vide en lui, et cette disparition de Dieu en lui-même est le même mot que le mot 'monde'. Le monde est le lieu de la disparition de Dieu. Donc le monde est a-théologique.

Création et révélation créent donc un couple, une antithèse irrésolvable, qui est à la fois "Dieu est" et "Dieu n’est pas". C’est l’un des fondements de la dynamique de l’intelligence.

On peut être à la fois athée et rabbin, il n’y a pas de contradiction. Le rabbin est quelqu’un qui étudie, c’est un chercheur. Avec beaucoup de mes collègues, on ne parle jamais de Dieu. Le judaïsme n’est pas une religion de foi, il serait identique s’il n’y avait pas Dieu.

Théologiquement, il faut faire la distinction entre le judaïsme et le christianisme, au niveau de l’incarnation. L’infini de Dieu dans le christianisme s’incarne dans la figure du Christ. Alors que dans le judaïsme, Dieu, s’il existe, s’incarne dans la figure du Livre.

"Le fait d’avoir un Livre avec soi, c’est prendre conscience qu’on a l’infini de Dieu prisonnier dans la finitude des mots. Le fait d’interpréter redonne aux mots leurs possibilités de sens infini, c’est la manière de restituer l’infini au divin. L’homme est responsable de Dieu. Dieu sera ou ne sera pas infini en fonction de l’interprétation infinie que les hommes sont capables de faire."

 

Marc-Alain Ouaknin nous donne de multiples exemples au cours de cet entretien. Écoutez-le ici

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