Et dieu dans tout ça ?

Nicolas Grimaldi : "Toute vie attend de répondre à l'attente d'un autre"

Toute vie est le contraire d’une plénitude. Et par conséquent, on vit d’attendre, affirme le philosophe Nicolas Grimaldi
Toute vie est le contraire d’une plénitude. Et par conséquent, on vit d’attendre, affirme le philosophe Nicolas Grimaldi - ©

Nous sommes si peu sans les autres. C’est ce que la crise sanitaire que nous traversons est venue brutalement nous rappeler. Le philosophe Nicolas Grimaldi le dit autrement : "Nous ne nous suffisons pas. Il n’y a pas d’homme qui puisse se sentir vivre en ne vivant que pour soi".

Nicolas Grimaldi estime aussi qu’il n’y a pas de vie sans attente(s). Nous passerions notre temps à attendre. Mais à attendre quoi ? Nicolas Grimaldi, professeur émérite à la Sorbonne, ancien élève de Vladimir Jankélévitch, est notamment l’auteur de Sortilèges de l’imaginaire. La vie et ses égarements (PUF).
 

En étant tout à moi, je ne me suffis pas

Chacun a l’illusion que sa vraie vie n’a pas encore commencé, affirme Nicolas Grimaldi. S’ensuit un sentiment presque constant de déception, d’irritation contre soi.

"Quand nous vivons seul, on fait une découverte, extrêmement prégnante, presque poignante. On découvre qu’un homme seul, un individu, n’est presque rien. Il me semble que la principale, la plus originaire et plus grande illusion que nous vivions est de croire que nous soyons un tout, dont nous serions en quelque sorte distraits par l’attention que nous donnons aux autres. Comme s’il y avait l’extérieur qui est accidentel et l’intérieur qui est fondamental."

Par le confinement que la pandémie impose, on découvre un paradoxe, ajoute-t-il. Je dois rester chez moi, mais je fais ce que je veux, plus d’obligations, plus de contraintes professionnelles. Me voici tout à moi, s’ouvre un temps de loisirs, et quasiment de vacances. Mais de vacances sans divertissements. Ce seront des vacances seul, sans les autres.

Je devrais m’en réjouir puisque je suis alors, de façon imprévisible, tout à moi. Et en étant tout à moi, je ne me suffis pas. Ce que je découvre, c’est que je suis à moi-même, paradoxalement, ma propre indigence, mon propre manque. Alors la question vient à se poser : de quoi manque un homme qui ne manque de rien ?

Ce que découvre le confinement, c’est que toute vie est le contraire d’une plénitude. Et par conséquent, on vit d’attendre.

Toute attente porte en elle le sens de ce qu’elle ne laisserait plus rien à attendre ; et ce qui ne laisserait plus rien à attendre, on peut dire que c’est l’éternité, mais c’est aussi la mort.


L’attente de l’autre

Plus profondément, toute vie attend de répondre à l’attente d’un autre. Et voilà ce dont nous prive la solitude : c’est que quelqu’un vienne, qui attende de moi ne serait-ce qu’un regard, un sourire, une attention, une réponse. Toute vie vit de se communiquer, de s’exprimer, de se manifester.

Ma vie est un bien privé, j’en fais ce que je veux. Cela paraît une évidence. Et cependant, voici l’évidence contraire, c’est que ce sont les autres qui me font vivre, qui m’ont soigné, qui m’ont éduqué, mon travail entre dans le système d’échanges qui constitue la société, c’est le travail des autres qui me permet de vivre.

Ma vie est donc un effet de la leur. Ma vie n’est donc pas seulement un bien propre, mais c’est aussi un bien commun. Nous vivons pour les autres. De même qu’on n’est pas soi, à soi tout seul, on ne vit pas pour soi.
 

Se (re) trouver

Avec le confinement, dans la mesure où je ne suis plus distrait de moi-même par les autres, je devrais être uniquement attentif à moi-même et découvrir une vérité dont la vie ordinaire me distrait. Cependant, je découvre aussi peu que rien. Je ne suis qu’une pure attente.

"Ce que je suis pour moi-même n’a jamais évolué, n’a jamais changé, n’a pas d’histoire et est indépendant du temps, confie Nicolas Grimaldi. Je suis le même que j’étais. J’arrive dans un monde où je ne suis jamais entré. Je vois toujours les autres hors de moi, ensemble, à leur place dans le monde. Mais je ne me vois jamais avec les autres, pas plus que je ne vois la place qui m’est réservée dans le monde.

L’une de nos premières expériences est le désir, l’envie de devenir, comme les autres, un des objets du monde, un personnage de roman, mais je ne deviendrai jamais pour moi-même un personnage de roman."


Le manque à combler

Les humains sont si malheureux d’eux-mêmes qu’ils veulent donner une image différente de celle qu’ils éprouvent, et qu’ils compensent, par des biens extérieurs, des positions sociales…, un manque si originaire qu’il ne peut être comblé, observe Nicolas Grimaldi.

D’où vient le manque ? Toute vie est le manque d’elle-même. Nous naissons blessés d’une absence. Aucun de nous ne sait ce qu’il attend de la vie, et donc il s’en distrait par des biens extérieurs. Mais tout cela, ce sont des illusions de l’imaginaire, des fantasmes.
 

Qu’est-ce qui est vrai dans une vie ?

"La seule chose que nous n’aurons pas perdue, c’est ce que nous aurons pu donner de ce qu’était notre vie, de ce que nous aurons pu en communiquer, en diffuser, en répandre.

La vie est comme un rayonnement, elle vit de se diffuser. Elle n’attend que de briser cette frontière qui est ma propre peau. La seule véritable clôture, c’est celle de ma mort. Au-delà de ma mort, je ne pourrai rien donner."

 

L’amour est une décision

"Avant d’attendre parce qu’on aime, on aime parce qu’on attend." Cette formule reprend l’idée que tout homme est à lui-même son propre manque. Je ne jouis pas de moi-même comme je jouis de la présence d’un paysage ; d’ailleurs un paysage est toujours hors de moi.

Devant le plus beau paysage du monde, l’admiration que j’en ai me fait plutôt éprouver une privation s’il n’y a personne pour en jouir avec moi.

Comme le dit Aristote, il n’y a aucun plaisir qui ne soit partagé. Le véritable égoïsme ne s’accomplit que dans l’altruisme, c’est-à-dire par le plaisir que nous procurons à autrui.

On n’aime pas quelqu’un parce que… – en raison de ses vertus, de ses charmes, de ses qualités - au point que nous puissions aimer quelqu’un en dépit de ce que nous en savons.

L’amour est une décision, c’est comme un voeu religieux, c’est faire d’une autre personne l’unique objet d’une religion privée. Nous avons décidé une fois pour toutes que notre vie serait vouée, dévouée, au bonheur et à l’accomplissement d’une autre personne. C’est un émerveillement et un aveuglement : je ne veux pas savoir tout ce qui pourrait m’en détourner, explique Nicolas Grimaldi.

Il y a dans l’amour un acte de foi, un serment et en même temps un émerveillement. Je crois qu’on aime surtout quelqu’un, moins pour ses perfections que pour sa blessure. Je voudrais colmater en elle cette brèche que je sens ouverte, l’aider à devenir aussi merveilleuse qu’elle est.

La plus importante leçon que lui a enseignée la vie est qu’il ne faut pas en attendre ce qu’elle ne peut pas donner.

"La vie n’est pas un exil qui nous fait attendre le royaume ; à savoir que nous n’entrerons jamais dans le royaume. La vie est une perpétuelle attente. On aurait bien tort de croire que les vieillards sont plus proches de l’accomplissement que les plus jeunes. Eux aussi ont passé leur vie à attendre quelque chose qui n’est pas venu."

Ecoutez Nicolas Grimaldi dans Et dieu dans tout ça ?