Et dieu dans tout ça ?

"Les qualités libres, c'est faire la place belle aux qualités humaines"

La philosophie des qualités
La philosophie des qualités - ©

Qualité de l’eau, qualité des soins, qualité des relations, qualité du travail... : la qualité est l’affaire du siècle. Le philosophe Pascal Chabot propose une philosophie de la qualité et précise d’emblée : "La qualité est d’abord qualité de vie. Elle est le centre. Il n’y a rien d’autre"Comment aller vers une société qui fait réellement de la qualité de vie une priorité ?

"Il y a dans nos usages contemporains de la qualité quelque chose qui relève de notre perception du monde, de la zone des normes, du contrôle, de la saveur, il y a un aspect juridique, un aspect affectif aussi. Il est intéressant de voir comment aujourd'hui se nouent ces différents aspects", observe Pascal Chabot. Il publie un nouvel essai : Traité des libres qualités (PUF).


La notion de progrès

La notion de progrès attire Pascal Chabot, d'abord parce qu'il est intéressé par les techniques, ensuite parce que c'est une notion peu pensée ou injustement décriée par la philosophie du 20e siècle, qui a bien vu qu'au nom du progrès des atrocités avaient été commises. Enfin parce que progresser est un des invariants de la condition humaine, dans les apprentissages comme dans les relations humaines. 

Il en distingue le pôle matériel, technique et économique, qui nous permet de comprendre cette accélération du patrimoine matériel de l'existence : on ne doit pas réinventer ce qui a été inventé. Et la sphère humaine dans laquelle, au contraire, il y a beaucoup de reprises : l'existence se rejoue à chaque nouvelle génération, en maintenant toutefois certains liens fondamentaux.

Comme le disait le philosophe Gilbert Simondon, la technique n'est pas un problème en soi, mais il y a des usages délétères de la technique, au nom du seul profit ou au nom d'un technocratisme non éclairé. La relation a valeur d'être, disait-il. Et peut-être n'y a-t-il que relation.


Le grand sérieux

Nous nous prenons très au sérieux, nous prenons très au sérieux ce que nous faisons. Nous fonctionnons selon la modalité de l'urgence, de l'impérieux. Nous valorisons le travail, la transformation du monde. Cela témoigne bien sûr d'une grande noblesse mais cela nous mène surtout vers la futilité, l'anecdotique, l'accessoire, loin de l'essentiel que sont les relations fondamentales et la saveur d'exister.

Pascal Chabot propose de remplacer ce 'grand sérieux' par la vacance, ce que les Romains appelaient l'otium, ce moment où l'on peut vaquer à ses idées. Il y a une urgence à changer notre rapport au temps, à être sur un autre mode que celui des résultats immédiats, de la livraison rapide. Sans pour autant entamer le procès de l'accélération, car nous vivons dans une société complexe et perplexe. "Faire exister la parole d'un otium, d'une disponibilité psychique pour la pensée, c'est l'une des tâches de la philosophie."


"La vie est le centre"

Au-delà de ce constat qu'il y a vie, et qu'il y a un devoir de respect envers cette vie, la qualité de cette vie doit aussi être pensée : ce n'est pas tout d'être en vie, il faut aussi voir de quelle manière, pour en faire quoi, pour se poser quelles questions.

"Le champ philosophique de la qualité vient pour ainsi dire redoubler l'être, en ouvrant une immense boîte dans laquelle afflue la relativité des différentes manières d'être en vie et en disant : là, il y a qualité de vie et là pas. Avec la qualité, le jugement arrive, l'évaluation arrive. (...) On doit comprendre alors comment orchestrer un pluralisme des qualités, et des libres qualités, pour bien faire. En sachant qu'on est dans une civilisation où il y a énormément de contrôles des qualités, ce qui est nécessaire."

Les libres qualités s'opposent aux qualités contrôlées, du type contrôles technologiques ou encore contrôle du travail. Il y a par exemple dans le travail des dimensions incontrôlables et, entre autres, une manière de se réaliser librement en faisant les choses à sa façon, qui est parfois bien meilleure que ce que préconise la structure qui emploie.

Ce contrôle peut devenir parfois asphyxiant et liberticide. Le contrôle de la qualité de vie au travail peut être instrumenté à des fins négatives.

Affirmer les qualités libres, c'est affirmer un monde dans lequel, dans un environnement de contrôle de la qualité, il faut faire la place belle aux qualités humaines

 

La qualité de vie prospère ou prospère celle de l'autre, écrit Pascal Chabot. L'enfermement dans un cube des qualités, dans une bulle de confort, risque d'opacifier le reste du réel. Il plaide pour qu'on fasse le pari que la qualité de vie de l'un croît lorsque la qualité de vie de l'autre croît également. L'autre pouvant être un être humain, mais aussi la forêt, les animaux : c'est le relationnel de l'existence par excellence.
 

Que sommes-nous chacun individuellement ?

Pascal Chabot développe le concept du soi : c'est dans ce qui nous importe que nous sommes les plus proches de ce que nous sommes.

Nietzsche disait : "Nous sommes renseignés sur qui nous sommes par nos affections, par ce que nous aimons, par ce qui nous attire, par ce que nous avons fait et aimé faire." Bref, ce qui nous importe et que nous avons envie de préserver.

 

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