Et dieu dans tout ça ?

Le Coran : décryptage par des scientifiques

Le Coran
Le Coran - © Wikipedia

Qui est l’auteur du Coran ? Qui était Muhammad ? A quoi ressemblait le monde qui a vu naître l’islam ? Que savons-nous précisément et scientifiquement sur le livre saint des musulmans ? Réponses avec l’islamologue Guillaume Dye, l’un des directeurs de l'ouvrage Le Coran des historiens.

Guillaume Dye est islamologue et orientaliste, professeur d'islamologie à l'ULB, spécialiste des études coraniques et de l'histoire des débuts de l'islam. Avec Mohammad Ali Amir-Moezzi et avec l'aide d'une trentaine de spécialistes, il a réalisé une synthèse des études des historiens sur le Coran, envisagé comme un document du 7e siècle, historique, linguistique, littéraire, religieux.

L'ouvrage écarte la notion de foi et la manière dont le Coran a été compris et utilisé dans la tradition islamique et essaie de comprendre le Coran avant l'islam, avant le moment où s'est développée une tradition exégétique musulmane sur le Coran, tradition qui en réalité commence plus d'un siècle après que le Coran se soit mis en place.

Le coffret de 4000 pages comporte un volume d'étude qui replace le Coran dans son contexte historique et religieux, deux volumes de commentaire continu du texte, verset par verset ou sourate par sourate. Hors coffret, un volume de bibliographie est également disponible.

Le moment est bien choisi pour publier ce livre, parce qu'il est important de faire connaître au public et au monde scientifique les nouveaux développements révolutionnaires en la matière. Et par ailleurs, d'un point de vue civique et politique, parce que ce texte est instrumentalisé de différentes manières et qu'une approche scientifique historico-critique est particulièrement nécessaire, explique Guillaume Dye.
 

Le Coran est-il un texte violent ?

À cette question, Guillaume Dye répond :

Si vous voulez voir dans le Coran des légitimations à des comportements violents, vous les trouverez. Si vous voulez y voir des légitimations ou des approches plus quiétistes, plus pacifiques, vous les trouverez aussi.

Dans leur ouvrage, les auteurs ont évité de chercher la légitimation à quoi que ce soit, mais ils ont voulu décrire, de la façon la plus froide et la plus dépassionnée possible, ce que dit le texte.

Si l'on analyse par exemple, selon les méthodes historico-critiques les sourates 8 et 9, qui contiennent les appels à la violence les plus connus, on observe que les tensions que l'on y trouve reflètent des tensions qui existaient certainement à l'intérieur même de la communauté des musulmans à l'époque. Il y avait manifestement des gens qui militaient pour une conception de la piété centrée sur la militance, le combat armé sur le chemin de Dieu. Et d'autres croyants qui, se basant sur d'autres passages du Coran, avaient une conception beaucoup plus quiétiste de la piété. Les polémiques exprimées dans ces sourates 8 et 9 s'adressent donc à la fois aux gens de l'extérieur, aux infidèles, mais aussi aux membres de la communauté qui avaient une conception différente de la piété.

Par ailleurs, certains aspects du texte servent à exhorter la communauté  à avoir telle ou telle attitude, en interne mais face à d'autres groupes aussi. Sorties de leur contexte, ces exhortations peuvent être facilement instrumentalisées, à d'autres fins, dans d'autres époques. D'où l'importance de l'approche historique et de la remise en contexte.
 

"Appliquez-vous"

Le livre ne plaît pas à tout le monde, même s'il n'est pas du tout un pamphlet, mais au contraire un livre extrêmement froid, précise Guillaume Dye. Certains croyants verront d'un mauvais oeil les approches historiques qui peuvent amener à expliquer des choses qui paraissaient évidentes. Le fait d'aborder cette oeuvre comme un document historique laisse de côté l'idée qu'il s'agirait d'une oeuvre divine. 

"L'historien est souvent vu comme un rabat-joie, quelqu'un qui relativise et contextualise les choses."

D'un autre côté, il y a bien sûr de nombreux musulmans qui sont extrêmement intéressés, curieux face à cette approche, et qui manifestent une réaction positive. Le monde chiite semble plus ouvert à ces approches que le monde sunnite, parce que la vision du Coran n'est pas la même. Dans la tradition chiite, le Coran est un texte créé, non pas incréé, et par ailleurs il y a l'idée que le texte du Coran, tel qu'on le connaît aujourd'hui, a été falsifié par le pouvoir omeyyade, explique l'auteur. 

L'ouvrage s'adresse à tous les gens de bonne volonté, donc appliquez-vous, oui. Rappelez-vous à quel point la tradition elle-même, chez beaucoup d'auteurs, se révèle beaucoup plus prudente peut-être, beaucoup plus contradictoire, variée, qu'on ne le pense généralement.


Le Coran, un texte déroutant

Pour Guillaume Dye, le Coran est beaucoup plus déroutant que la Bible, pour diverses raisons.

  • son ordre : le texte est divisé en 114 sourates, pour l'essentiel classées par longueur décroissante, pas du tout par thème ni chronologie. 
  • il est extrêmement allusif : si vous ne connaissez pas les histoires auparavant, vous ne pouvez pas les comprendre. L'audience devait donc connaître ces histoires par une autre voie.
  • il n'y a pas de cadre narratif dans la présentation du texte et des nombreux récits.
  • il rassemble des textes de genres littéraires très différents : prières, professions de foi, textes polémiques, textes d'exhortation, d'instructions, des récits, sans vraiment que le contexte initial de ces textes soit indiqué.
  • c'est un corpus et pas un livre : c'est un rassemblement de textes d'origines peut-être plus diverses qu'on ne le pense, qui ne disent pas vraiment la même chose et qui n'ont pas été composés dans l'objectif de devenir les parties d'un livre.


Qui a écrit le Coran ?

Du point de vue de la dogmatique islamique, le Coran est la parole même de Dieu, il n'a donc pas un auteur humain inspiré, il est dicté par Dieu. Du point de vue sunnite, le Coran incréé est un attribut de Dieu.

La tradition occidentale des chercheurs a été très marquée par les récits sunnites et a totalement marginalisé les récits chiites. Pendant très longtemps, on a simplement sécularisé ce récit musulman et on a fait de Muhammad l'auteur du Coran, qui est donc vu comme le reflet de la prédication d'un prophète à la Mecque et à Médine entre 610 et 632.

L'ouvrage Le Coran des historiens pose la question d'une pluralité d'auteurs, analysée notamment à partir de certaines contradictions, interpolations, divergences de conceptions dans le texte.

À lire : Le Coran par les savants (Editions du Cerf)

Écoutez ici la suite de cet entretien avec Guillaume Dye. 

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