Et dieu dans tout ça ?

L’Islam et la Science : comment séparer le domaine de la science et le domaine de la croyance ?

La religion et la science peuvent-elles cohabiter en terre d’islam ? A quelles conditions ? Comment ne pas les confondre, comment réaffirmer l’autonomie de la science ? Dans son dernier ouvrage, 'L’Islam et la Science : en finir avec les compromis', la physicienne tunisienne Faouzia Farida Charfi nous raconte le récit passionnant des relations entre l’islam et la science depuis plus d’un millénaire. Elle montre comment la science arabe, qui a jadis connu un âge d’or, a été remise en question au nom de la religion.


'L’islam et la Science : en finir avec les compromis' de la physicienne tunisienne Faouzia Charfi est publié aux Editions Odile Jacob.


 

Faouzia Farida Charfi parle d’une science arabe et non pas d’une science islamique ; pour elle, la distinction est très importante. La science arabe est celle qui a été écrite en langue arabe. Très vite, l’arabe est devenu la langue de la science et très vite, la science arabe est devenue une science internationale.

"Par contre, lorsqu’on parle de science islamique, on fait référence à une science qui serait en quelque sorte enrichie de l’islam, or cela n’a rien à voir. Je pense que mettre un qualificatif de ce type-là à la science, c’est dangereux. De la même manière que les islamistes, lorsqu’ils parlent de la science moderne, disent la science occidentale."
 

Dans quel contexte s’est produit le développement des sciences arabes ?

Le point de départ est beaucoup plus un contexte historique qu’une raison proprement religieuse, souligne Faouzia Charfi. L’empire abbasside s’installe et fonde Bagdad au milieu du 8e siècle, dans ce grand empire sassanide qui était baigné de la culture de la science et de la traduction des textes anciens. Le nouveau calife Al-Mansur s’inspire de ces traditions pour asseoir son pouvoir.

Bagdad devient une véritable ville multiculturelle, avec des bibliothèques, des institutions de sciences, avec tout l’apport des sciences grecque, indienne, perse. La demande de traduction est liée à une véritable activité scientifique.
 

Pourquoi le déclin de la science arabe ?

En 1050, les Turcs Seldjoukides prennent le pouvoir. Leurs ennemis, ce sont les chiites, mais c’est aussi le rationalisme. Ils veulent effacer les autres visions de l’islam et créent des institutions du savoir religieux, et non plus du savoir scientifique. On y enseigne le droit musulman, et on assiste, après des siècles de développement scientifique dans tous les domaines, à un basculement total au niveau de la conception du savoir, explique Faouzia Charfi.

"La science ne disparaît pas complètement. Ce qui va rester, c’est la science qui n’interpelle pas, qui ne fait pas appel à toute conception du monde. C’est la science utile : l’astronome lié à la mosquée et le médecin qui travaille à l’hôpital pour soulager les hommes. Il n’y a plus cette conception de la science pour elle-même, comme interrogation, comme ouverture. C’est un dessèchement intellectuel qui commence au niveau de la science."

Aujourd’hui, ce rejet de la modernité par les dirigeants politiques est lié au rejet de la science. Il implique de continuer à faire appel à ces préjugés, à ce référent religieux. Et en rejetant la modernité, on rejette aussi l’Occident.

La création du mouvement des Frères musulmans en 1928 a marqué le 20e siècle. "C’est le rejet de l’Occident mais aussi le rejet de l’héritage universel. Ils dénoncent le Monde occidental d’avoir dû se séparer de la religion pour que la science avance. Pour eux, l’indépendance de la science est une pensée occidentale. D’où la justification du qualificatif occidental appliqué au mot science."
 

La coranisation de la science

Faouzia Charfi constate le recul de l’enseignement des sciences pour des raisons religieuses.

"En Tunisie, par exemple, Ben Ali, pour faire plaisir aux islamistes, a voulu que la théorie de l’évolution ne soit enseignée que dans les sections sciences de la vie et de la terre et non plus en section mathématiques, là où sont les futurs ingénieurs, les futurs cadres. Ils ne savent même plus ce que signifie Darwin. Il y a une régression. Depuis 2011, la présence des islamistes au pouvoir a encouragé certains enseignants à faire l’impasse sur ces chapitres-là. Il y a vraiment une inquiétude à avoir de ce côté-là."

Dans le Coran, il y a un appel au savoir, à l’émerveillement. On peut avoir la foi et être scientifique, comme Georges Lemaître, qui était très attaché à cette séparation, rappelle la physicienne.

"La coranisation de la science se développe pourtant dangereusement sur les réseaux sociaux. Les étudiants ont des comportements un peu trop identitaires. C’est cette vision de la science qui domine aujourd’hui. La science utile, à travers les technologies, est très présente dans les pays du Moyen-Orient, on ne la refuse pas du tout dans ses applications les plus sophistiquées."

 

La laïcité est la clé

"Ce qui m’importe, c’est de nourrir la laïcité, d’expliquer ce qu’elle est. Ce n’est pas une idéologie. Cette séparation entre le droit et l’islam, entre la science et l’islam, c’est ce qui va nous permettre réellement d’avancer. En Tunisie, la séparation du droit de famille et de l’islam a permis aux femmes d’être dans tous les secteurs de la vie."

Pour elle, l’émancipation passe par la place des femmes.

"Cette situation des femmes afghanes est absolument dramatique. C’est l’attachement des talibans à la charia. Déjà au 19e siècle, pourtant, des penseurs du monde musulman ont écrit des ouvrages pour défendre l’émancipation de la femme, pour défendre l’idée qu’elle doit être libre, qu’elle n’est pas un être inférieur, que le voile l’exclut aussi. […] Le voile est un signe politique, il n’est pas un signe traditionnel."

Dans le monde musulman, beaucoup plus de femmes s’engagent dans les sciences qu’en Europe. En Tunisie, dans les écoles d’ingénieurs, on compte 40% de filles. Il n’y a pas de compétition homme-femme, puisque ce sont des métiers assez nouveaux dans ce pays.
 

Ecoutez ici la suite de l’entretien avec Faouzia Charfi, elle nous parle de son espoir pour la Tunisie

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