Et dieu dans tout ça ?

Joëlle Zask : "Le phénomène des mégafeux agit comme un révélateur de notre rapport à la nature"

Ces feux qui à la fois sont provoqués par la crise écologique et qui y contribuent
Ces feux qui à la fois sont provoqués par la crise écologique et qui y contribuent - © Pixabay

Comment repenser nos existences et réinventer nos relations avec la nature, à l’heure de l’urgence climatique ? La philosophe Joëlle Zask avance des pistes de réflexions et puise même quelques éléments dans la Bible. 

Joëlle Zask est l’auteure de Quand la forêt brûle. Penser la nouvelle catastrophe écologique (Premier Parallèle). 

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En 2017, un incendie a ravagé la forêt de Cap Bénat, dans le Var. Ce feu a agi pour Joëlle Zask comme un électrochoc, "au sens où se retrouver désorientée dans un paysage qui fut familier, dans un environnement qu'on connaissait bien, a été une expérience à la fois douloureuse et questionnante. Cette destruction du paysage familier crée un paysage de désolation, qui est particulièrement difficile à affronter et qui est très questionnant."

Elle a eu le sentiment d'approcher la relation existentielle au feu, qui n'est pas constituée que de bonheur, mais aussi d'angoisse, de malheur et de terreur. Elle a aussi ressenti cette conscience qu'il y avait quelque chose de pas normal, dans la manière dont ce feu s'était passé et les avait approchés.
 

La notion de mégafeu

Par mégafeu, Joëlle Zask désigne ces régimes de feu nouveaux, sans précédents, liés au réchauffement climatique. Ces feux qui à la fois sont provoqués par la crise écologique et qui y contribuent.

Ce sont des feux qui emportent tout, qui sont d'une étendue considérable, d'une intensité telle qu'ils brûlent jusqu'à la souche et aux racines principales des grands arbres, provoquant une stérilité relativement irréversible.

Ils sont incontrôlables, inextinguibles, comme en témoignent les feux en Amazonie, en Sibérie, au Chili, en Bolivie, en Indonésie, ou encore, plus récemment, en Australie.
 

Un véritable choc psychologique

Des groupes de parole se constituent parmi les victimes des mégafeux, qui parlent d'un choc psychologique irrémédiable, d'une blessure qui ne cicatrisera jamais, d'une forme d'amputation, comme si on leur avait enlevé une partie d'eux mêmes. Des milliers d'entre eux sont en soins psychiatriques ou psychologiques.

Les assurances ne prennent pas en charge la perte du paysage, ce qui oblige les victimes à rester en contact avec ce paysage calciné, sans pouvoir le quitter.

La perte du paysage n'est peut-être pas la perte de la maison, mais c'est la perte d'une multitude de possibilités, c'est la perte d'un passé et aussi la perte d'un futur. "On perd une partie de soi, de ses souvenirs, la totalité de ce que l'on peut transmettre et partager.(...) La fin du paysage est la fin de l'avenir mais aussi du présent, en tant que source de créativité, de renouvellement, d'imprévisible, de découverte, de nouveaux modes de réalisation de soi, d'exploration."

Si le paysage est inépuisable, c'est grâce à une certaine qualité de nos interrelations et de nos interactions avec notre environnement.


Redéfinir les mots paysage et nature

Joëlle Zask nous invite à sortir d'une conception romantique et contemplative du paysage, qui consiste à fusionner avec la nature, parfois même jusqu'à s'en extraire, avec l'idée qu'une nature sans hommes se porterait d'autant mieux. Pour elle, cette vision est fausse, dans une certaine mesure : cette terre que nous percevons, que nous connaissons est une terre qui est ajustée à nos usages millénaires.

"D'un côté la domination de la nature, de l'autre la contemplation, le laisser-faire, le non-interventionnisme, le préservationisme, l'écologie profonde, ou alors l'idée qu'en intervenant un minimum, on va retrouver en nous une nature qui nous parlera, ce sont des idées qui sont à l'origine des mégafeux. 

On a voulu interdire l'entretien, les soins apportés aux forêts, ce qui explique qu'elles se soient encombrées de bois mort, de combustibles, de matières sèches, étant donné aussi que ces idées ont conduit à l'interdiction des feux dirigés, ces feux qui gèrent la quantité de matériaux secs dans les forêts"


Le mythe de la cabane dans la forêt

"Au moment où nous aspirons à une nature apaisante, ce qui motive la dispersion de maisons dans les bois, des événements climatiques extrêmes, dont les feux, rendent cette même nature de plus en plus menaçante", écrit Joëlle Zask.

On appelle 'mitage' le phénomène de ces constructions, occupées par des gens qui n'y connaissent rien à la forêt, par des 'urbains fatigués' qui cherchent juste à s'y ressourcer.

Joëlle Zask préconise de privilégier plutôt l'observation, la cueillette des champignons, les randonnées, l'entretien des forêts et des chemins,... des activités qui ne sont pas prédatrices et qui au contraire entretiennent la forêt.

Il faut faire la distinction entre les mauvaises activités, spectatrices ou contemplatives, et les bonnes activités pour l'environnement, la nature, la forêt : des tentatives de reconstruction, d'entretien, d'attention, d'exploration respectueuses. "On apprend ainsi de soi et de sa relation avec le monde extérieur, on se rend poreux à l'extérieur."


Ce que nous dit la Bible

Dans la Bible, l'homme, gardien du jardin d'Eden, est aussi gardien de la forêt. Adam est d'abord jardinier, on l'a beaucoup oublié, on le voit comme un être lascif, qui se prélasse dans le jardin. 

Dieu met Adam dans le jardin pour qu'il le cultive et qu'il en soit le gardien. Adam va réaliser son humanité par le fait même de préserver le jardin tout en en tirant sa subsistance.

C'est comme s'il y avait déjà dans la Genèse, une éthique du soin une attention, une préservation qui se développe non seulement envers les humains, mais aussi envers les non-humains, les plantes, les animaux. 

Adam sera d'ailleurs chassé du jardin parce qu'il a pris un fruit qu'il n'a pas cultivé, le fruit de l'arbre de la connaissance, du bien et du mal. Cette prédation est le péché originel.

Cela continue à avoir un écho aujourd'hui : nous sommes clairement des prédateurs, nous nous accaparons des choses que nous n'avons pas fait pousser. Il y a un vrai problème à séparer l'esthétique de la subsistance, la contemplation de l'action.

Cette emphase mise sur l'association entre soigner le jardin et assurer sa subsistance me semble être la conception écologique la plus articulée.
 

 

Joëlle Zask est également l'auteure de La démocratie aux champs (La Découverte). Elle y cite le philosophe américain Ralph Waldo Emerson qui décrit le paysan comme celui qui a la bonne façon de se tenir sur terre : il fait avec la nature, il suit les leçons de la nature, tout en la transformant.

Ecoutez la suite de l'entretien dans 'Et dieu dans tout ça ?', ici.  

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