Et dieu dans tout ça ?

François Jullien : " Nos vies sont toujours menacées de confinement "

Alors que l’Europe a entamé son déconfinement, quelles leçons doit-on tirer pour construire demain ? En ces temps troublés, François Jullien et Corine Pelluchon nous donnent les clés pour mieux habiter le monde et nos vies.


Crise. Un mot qu’on n’aura jamais autant entendu que ces derniers mois. La pandémie de coronavirus nous l’aura servi à toutes les sauces, sur tous les plateaux télé, dans chaque article.  Mais au fond, qu’est-ce qu’une crise ? En Grec, Krísi, signifie que ça tranche. Du côté médical, lorsqu’une crise éclate c’est que cela va trancher entre la vie et la mort, explique François Jullien. La langue chinoise nous enseigne plutôt que la crise wéiti représente le danger wéi et l’opportunité ti. Une crise, aussi grave soit-elle, pourrait alors se renverser en opportunité.


" Je pense qu’une première Europe est morte "


 
L’Europe vit une crise au sens Grec, au bord de la fracture et du morcèlement. Le philosophe et sinologue français y voit la tentation d’un repli nationaliste, d’une montée en puissance du chacun pour soi. La dimension communautaire de l’Europe est directement menacée. " Je pense qu'une première Europe est morte. Celle d'après la guerre, l’Europe dite de la paix et de l'économie. Il faut en penser une autre. Face aux grands Empires chinois et américains, l’Europe d’aujourd’hui doit repenser quelles sont ses véritables ressources. " Nous sommes à un tournant nous dit-il. Soit l’Europe disparait vu le retrait historique qui est le sien. Soit elle parvient à traverser cette période difficile en se réinterrogeant sur ce qui fait l’Europe effectivement. La liberté des langues, la traduction qui est la vocation de la langue européenne, les notions d’idéal et de liberté. Ce sont toutes ces ressources qui pourraient permettre à l’Europe de repenser la place qu’elle occupe dans le monde. " Soit nous laissons l'Europe se défaire, soit nous retrouvons une initiative pour réouvrir un avenir européen qui puisse faire entendre une singularité qui fasse effraction dans le discours des grandes puissances et du marché mondialisé d'aujourd'hui. "


Vulnérabilité


Avec le mot crise un autre mot se fait régulièrement entendre, il s’agit de la vulnérabilité. Dans son dernier essai " Réparons le monde. Les humains, les animaux, la nature. " (Rivages poche), la philosophe Corine Pelluchon a abordé cette notion. Fréquemment associée à tort à la fragilité, la vulnérabilité décrit est plutôt notre capacité à être concerné par autrui. Prendre conscience de sa vulnérabilité est donc une force. C’est l’occasion d’en finir avec l’illusion de la toute-puissance, tant au niveau individuel que collectif. " Cette pandémie comme tout un tas d’autres crises sanitaires et écologiques ont un impact sur la santé des personnes. Cela explique que de plus en plus de gens prennent conscience de leur vulnérabilité commune et donc de leur interdépendance. "


Ce que cette crise met en lumière, c’est la fragilité de nos économies, la dépendance de nos pays à l’égard d’autres pays pour la production d’objets nécessaires – comme les masques. Corine Pelluchon voit en cette période l’occasion de faire un examen attentif de nos sociétés. Elle propose notamment de réorganiser les secteurs d’activités, en reterritorialisant une partie de la production. Le moment serait aussi idéal pour mettre en place une réelle transition écologique, en se basant sur des mesures concrètes et chiffrées qui existent déjà. L’objectif est de recréer des bassins d’emplois et des zones de convivialité. En matière d’écologie, l’écart entre la théorie et la pratique est frappant nous dit-elle. " On a des individus qui ont tardé à prendre les mesures nécessaires pour changer leur style de vie ou leurs habitudes de consommation et qui ont échappé à nos politiques publiques, et aussi à une Europe qui tenait un discours néolibéral, extractiviste et productiviste fondé sur la domination du vivant. Je crois qu’au lieu de faire de l'écologie un domaine à part, un ilot éthique ou une religion, une sorte de recette appliquée de manière verticale et en faisant peur à autrui... Il faudrait s’engager dans la transition écologique qui est finalement la promotion d'un modèle de développement qui ne serait plus fondé sur la domination mais sur une habitation de la terre. " Habiter la terre, partager ses ressources et nourritures avec les autres. Voilà la voie que l’Europe a l’opportunité d’ouvrir pour retrouver un contenu politique qui ait du sens. Après avoir survécu aux tragédies du nazisme et du communisme, l’Europe a la capacité de concilier les contraires pour promouvoir la transition écologique. 
 
La vraie vie


Dans son dernier essai " De la vraie vie " (L’Observatoire) François Jullien nous met en garde face à l’effacement de la capacité de vie qui est en nous. " Je pense que nos vies sont toujours menacées de confinement. Il y a une menace qui pèse sur la vie en tant que telle, pas seulement sur la vie du vital mais sur la vie du vivant. C’est le fait qu’il y a au sein même de la vie cette tendance de la vie à se déserter elle-même. " Cette vie qui s’enlise, qui se résigne, il la nomme pseudo-vie. C’est une vie factice, une apparence de vie, une vie qui ne soupçonne pas cette perte de vie générée par la vie elle-même. La vraie vie, elle, ne serait pas un idéal ou une autre vie paradisiaque. Mais simplement une vie qui s’inquiète de se perdre, une vie qui s’ouvre à ce que le philosophe nomme l’incommensurable. Ce sont donc deux vies qui s’opposent, l’une se rétracte et l’autre s’alerte face à la non-vie qui ne cesse de menacer la vie.
" Je pense qu'effectivement on ne peut pas apprendre à vivre mais plutôt apprendre à aimer la vie ici et maintenant "
 
Pour le philosophe la vie ne s’apprend pas, il n’existe pas de théorie pratique de la vie que l’on pourrait ensuite appliquer. C’est pourquoi il se méfie des formules toutes faites comme " apprendre à vivre " ou encore " c’est la vie ". Il les voit comme des tentations qui menacent notre capacité à vivre effectivement. Toutes ces formules de bon sens encombrent la vie et nous poussent vers la résignation. Le marché des développeurs personnels et ses nombreux conseils de sagesse en est un exemple. " Le mot sagesse je m’en méfie beaucoup. C’est une sorte de fantasme un peu exotique de l’orient et de ses pensées de la sagesse. Ce marché fait infiniment de tort à la vie, tout ce boniment qui envahit nos librairies dissimule la capacité de vivre dans sa dimension de débordement et d’effraction. "
Corine Pelluchon partage les craintes de François Jullien à l’égard du mot sagesse. Elle s’étonne d’ailleurs de l’émergence du développement personnel alors qu’existent de très grands livres d’éthiques des vertus, comme ceux d’Aristote et de Jankélévitch. " Mais dans sagesse, dans sapiencie il y a aussi sapor, la saveur. C’est une idée importante car la vie bonne peut être inquiète, très inquiète, surtout aujourd'hui. Mais elle souligne cette alliance entre le bonheur et la vertu ou le bien. Cette idée d'un accomplissement de soi que les Grecs appelaient eudaemonis. Chez Levinas c'était cette idée que d'ores et déjà la vie est aimée même si la plupart du temps nous ne l'aimons pas, nous ne savons pas l'aimer. Je pense qu'effectivement on ne peut pas apprendre à vivre mais plutôt apprendre à aimer la vie ici et maintenant. "


François Jullien est un philosophe et sinologue français, il signe " De la vraie vie " (L’Observatoire). Et un livre lui est consacré : " François Jullien, une aventure qui a dérangé la philosophie. " par François L’Yvonnet (Grasset). Corine Pelluchon est une philosophe française, professeure de philosophie à l'université Paris-Est-Marne-la-Vallée. Elle est l’auteure de " Pour comprendre Levinas. Un philosophe pour notre temps. " (Seuil) et " Réparons le monde. Les humains, les animaux, la nature. " (Rivages poche) Tous deux étaient les invités de Pascal Claude sur La Première le 3 Mai 2020.
 

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK