Et dieu dans tout ça ?

Femme et évêque… et pourquoi pas ?

"Est-on évêque à cause de son pénis ?", interroge la théologienne Anne Soupa. Mais ce n’est pas tout : elle est passée à l’action. En mai dernier, elle a posé sa candidature pour devenir archevêque de Lyon. Sa démarche, c’était bien plus que de la provocation. Elle nous l’explique.

Anne Soupa publie Pour l’amour de Dieu, chez Albin Michel.

L’Evangile est féministe, je le soutiens fortement.

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La Maison du double langage

Anne Soupa est catholique active, théologienne et auteure de nombreux essais sur la Bible. Ecrire ce livre est-il une désobéissance ?

L’Eglise catholique est une maison surprenante. On y vante l’obéissance mais en fait on désobéit à tours de bras. L’affaire des abus le montre et bien d’autres.

L’Eglise est la Maison du double langage. Parce qu’elle n’a pas su évoluer avec la société, elle s’est arc-boutée sur des refus d’évolution, avec comme résultat la désobéissance.

  • Elle n’a pas voulu voir la question du célibat. Beaucoup de prêtres sont actuellement engagés dans des relations conjugales.
  • Elle n’a pas voulu voir la montée de l’émancipation féminine. Elle refuse l’accès aux responsabilités aux femmes.


La désobéissance est inévitable

Anne Soupa trouve évident que les femmes devraient accéder à des responsabilités importantes. Certaines sont très compétentes et pourraient donner de nouvelles forces vives à l’Eglise. "C’est une perte à la fois scandaleuse et injuste, et qui est un gros manque à gagner pour l’Eglise."

C’est pour cela qu’elle a été obligée de désobéir.

"Bien sûr, une cause supérieure préside à cela, c’est le respect de la parole évangélique. Jésus n’a jamais fait de discrimination entre les hommes et les femmes. L’Evangile est féministe, je le soutiens fortement. Et par conséquent, je ne me trouve pas en contradiction avec mes Ecritures, celles de l’Eglise, et je regrette que l’Eglise se soit mise en contradiction avec son fondateur. […]
J’ai désobéi au droit canon. J’espère que, dans son for intérieur, le Pape se dit que ce serait bien qu’il y ait des femmes en responsabilité et que c’est simplement parce qu’il se trouve empêché pour des raisons de politique ecclésiale qu’il ne le fait pas."

Anne Soupa pense que le Pape devrait évoluer parce qu’il prône continuellement le souci du monde, il veut qu’on s’adapte, qu’on évolue, il est dans le monde. Alors comment se fait-il qu’il ne voie pas l’émancipation des femmes ?

Il faut laisser parler les femmes, leur donner des responsabilités et ne pas dire qui elles sont, à leur place.

Le laïcat, la partie saine de l’Eglise

Anne Soupa ne candidate pas à une ordination. Elle veut être une évêque laïque. Elle se veut un témoin de la place du laïcat aux origines de l’Eglise et de sa place essentielle aujourd’hui.

"Le laïcat est la partie saine de l’Eglise aujourd’hui. C’est la partie forte, c’est la partie entreprenante, c’est la partie qui veut bouger et inventer une nouvelle Eglise pour le 21e siècle. Sans le laïcat, en particulier féminin, la Maison s’écroule."

Aux origines de l’Eglise, les premiers évêques étaient des laïques et pas des prêtres au sens moderne du mot. Il y a eu 150 ans de laïcat des évêques, entre l’an 100, où l’on recense les premiers évêques, avec Ignace d’Antioche, et l’an 250 où le prêtre à la manière moderne est apparu.

"Alors, quand on dit qu’on veut se rapprocher des origines et qu’on est fidèle à notre fondateur Jésus, il faut aborder toutes les conséquences de cette parole."
 

La question des abus

S’il y avait eu plus de femmes en responsabilité, il y aurait eu moins d’abus parce que ces abus ont été favorisés par l’entre-soi clérical : ce sont les prêtres qui, entre eux, décident et se protègent mutuellement. Comment dénoncer un collègue, comment appeler la Justice quand c’est un frère, un ami, qui est visé ?

Alors que s’il y avait eu des femmes, c’est-à-dire de la différence, d’autres manières de réagir, il y aurait eu moins d’abus, affirme Anne Soupa. Tout comme il y aurait eu moins d’abus dans les communautés de femmes s’il y avait eu la présence d’hommes.


Revoir le sacrement de l’ordre

Il faut, dit Anne Soupa, des hommes et des femmes à des fonctions de responsabilité, pas forcément dans le ministère ordonné, qui est profondément à revoir.

"Dire, comme le dit le Droit canon, que le ministère ordonné est de sceau divin, je pense que c’est une erreur, c’est une grande faute, c’est une sorte d’emprise sur Dieu, c’est une façon de manipuler Dieu. On n’en sait rien si c’est de sceau divin. […]
Il faut revoir le sacrement de l’ordre. Personne ne peut dire que ce qu’il fait est de sceau divin. C’est un acte de foi, mais ce n’est pas une certitude."

Anne Soupa pense aussi que les séminaires isolent, malgré leurs efforts de communication avec le monde, et que les personnes en responsabilité doivent vivre dans le monde et le connaître.

Peut-on encore, dans l’Eglise, se dire des mots d’amour ?

Aimer, pour Anne Soupa, c’est avoir en priorité le souci des victimes, dans les faits, dans les actes, aussi bien dans les paroisses que dans les décisions des évêques. Aimer, c’est fortifier le travail des commissions d’enquête et non pas chercher à l’entraver.

C’est aussi modifier profondément le ministère ordonné, inclure des femmes, mettre des procédures de surveillance du comportement des prêtres. Les mots d’amour suivront les actes, mais il faut que les actes commencent.

"Le but, au bout du compte, c’est que, quand on fait une homélie en chaire le dimanche, on puisse avoir la conscience relativement en paix, en prononçant les mots de la lettre de Saint-Jean : Mes petits-enfants, Dieu est amour, aimons-nous les uns les autres."
 

Une candidature comme la mienne, c’est la porte ouverte à toute la réforme de l’Eglise.

Anne Soupa n’a eu aucune réponse de la part du nonce, même pas un accusé de réception. Elle considère que sa candidature court toujours pour d’autres diocèses, et elle est prête !
 

Dans la suite de l’émission, elle revient entre autres sur les réactions de son mari, de ses enfants, de la presse, lors de sa candidature pour être archevêque de Lyon. Écoutez-la ici !

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