Et dieu dans tout ça ?

Et si votre premier professeur de philosophie avait été le célèbre reporter à la houppe légendaire ?

Quels sont les trésors philosophiques que contiennent les albums de Tintin ? Bien des thèmes chers à la philosophie sont abordés dans l’univers créé par Hergé : que ce soit l’amitié, l’éthique, la raison, notre rapport au réel ou notre quête du bonheur.

A l’occasion de la publication d’un hors-série du Philosophie Magazine, Tintin et le trésor de la philosophie, analyse avec la docteure en philosophie Laurence Devillairs, le rédacteur en chef du Philosophie Magazine Martin Legros, et Didier Platteau, éditeur et fondateur du festival de philosophie et de musiques 'Les Inattendues' à Tournai.
 

Tintin, notre premier professeur de philosophie ?

Laurence Devillairs ne voit aucun problème à dire qu’il y a de la philosophie dans Tintin, la philosophie est sans frontières. Pour elle, le capitaine Haddock est le personnage de la colère. 

Tintin a été pour Martin Legros une boussole éthique : il parle philosophiquement et éthiquement aux plus jeunes, dans sa manière d’indiquer un rapport à ses proches, à ses amis, de répondre à l’exigence morale. Il fait surgir des questions sur le bien et le mal, accompagné de Milou qui est tiraillé entre son ange et son diable.

Didier Platteau a été particulièrement interpellé par les déclarations de Michel Serres, disant que l’oeuvre d’Hergé était l’une des plus grandes oeuvres du 20e siècle, et que, par sa profondeur, elle parcourait tout le champ de la philosophie.
 

Une double profondeur : historique et philosophique

Avant d’être un philosophe, Tintin est un reporter qui, dans toutes ses aventures, du Congo au Tibet, en passant par l’Amérique ou l’URSS, traverse le siècle avec les questions qui se posent : l’exploration spatiale, le pouvoir de la technique, la corruption, le capitalisme…, explique Martin Legros.

"Hergé disait qu’il était une éponge. La profondeur vient du fait qu’il a absorbé l’Histoire et l’a transfigurée dans une fable qui décolle par rapport au réel et qui a une dimension très philosophique. C’est chaque fois une comptine derrière laquelle il y a un enjeu, ou métaphysique sur le réel, ou religieux sur la question des croyances, ou éthique."

Vers la fin de sa vie, Hergé s’intéressait à la philosophie orientale, en particulier le taoïsme, qui lui apportait une sérénité joyeuse.
 

La problématique Tintin au Congo

Dans un texte inédit, écrit peu de temps avant sa mort, Michel Serres expliquait que, pour lui, les 24 albums de Tintin étaient le miroir de l’évolution des sciences humaines au fil du siècle et en particulier de l’ethnologie.

Le 2e album d’Hergé, Tintin au Congo, a un statut particulier, un peu à part de l’oeuvre, souligne Martin Legros. Et beaucoup plaident pour qu’il ne figure plus à l’égal des autres dans les bibliothèques à destination des enfants, dans la mesure où c’est un album qui a été commandé à Hergé par les autorités belges de l’époque, pour vanter la mission civilisatrice de la Belgique au Congo. Hergé y fait part de tous les préjugés racistes et colonialistes de l’époque. C’est un document historique sur la manière dont l’Occident, et la Belgique en particulier, voyait sa mission au Congo.

"Je dirais que là, Hergé n’est pas encore lui-même peut-être et que cet album a un intérêt à la fois comme document historique sur l’Histoire, mais aussi parce qu’il montre d’où vient Hergé. Il vient d’une droite catholique, parfois un peu antisémite, convaincue que l’Occident chrétien a un message à délivrer, à l’Afrique en particulier. Mais il faut voir le trajet, c’est ce qu’apporte Michel Serres. Il dit : voilà, c’est un album problématique, il faut le lire de façon distanciée. Mais voyons aussi le trajet qui l’emmène de là jusqu’à Tintin au Tibet, qui est un formidable hymne à l’altérité, à d’autres propositions culturelles."

Après Tintin chez les Soviets, Hergé avait envie de faire Tintin en Amérique, parce qu’il était attiré par toute la mythologie indienne, précise Didier Platteau. C’est l’abbé Wallez qui lui a commandé cet ouvrage. Hergé a été pris de court et a dû travailler sans grande documentation. Mais il a assumé le fait qu’il était dans une époque raciste et qu’il reflétait son époque.

"De fait, c’était une commande et ce n’est pas tout à fait lui, mais avec l’étonnement que le scénario est plein de rebondissements et que c’est un album qui plaît beaucoup, parce qu’il y a des histoires dans l’histoire. On voit aussi son apprentissage de scénariste."
 

Quand le capitaine tempête

C’est le titre du papier de Laurence Devillairs, dans ce hors-série Philosophie Magazine. Pour elle, le capitaine Haddock est "la personnification de la passion de la colère". C’est l’homme des tempêtes. Il est aux antipodes de la figure du sage chez les stoïciens, qui sont sans passion, que rien ne vient perturber. Au contraire, le capitaine, tout l’offense et le met en rage. Tandis que Tournesol a un rapport au réel qui est toujours à côté de la plaque. Le capitaine est trop près du réel, il ne prend pas de distance. Il est tout entier dans son caractère.

Tintin, c’est l’équilibre entre les deux : c’est le sage, le philosophe, le stoïcien. "Ce qui me frappe chez Tintin, c’est sa belle neutralité. C’est esthétique, il y a une beauté, une force dans le fait que Tintin est toujours à la hauteur. Pour moi, Tintin a tout du saint, ou de l’ange plutôt. On ne pourrait pas dire son sexe, comme pour l’ange. Et je ne suis pas certaine qu’il ait un corps. […] Est-ce que Tintin habite le monde des hommes ? "

Pour Didier Platteau, Tintin est un mythe familial réconciliatoire, là où Haddock est un personnage romanesque, avec une ascendance, des sentiments, une liberté de colère. Le mythe de Tintin est la clef de voûte d’un univers, on peut s’y mouler parce que c’est un personnage creux.
 

Tintin guidé par l’amitié

A plusieurs reprises, Tintin répond à des appels, à des rêves, à des intuitions, qui l’entraînent au secours de ses amis : Tchang, la Castafiore, Tournesol…

"C’est le geste éthique fondamental de Tintin", observe Martin Legros. Tintin se sent requis, c’est donc un être profondément moral. Mais il ne répond pas à une loi universelle abstraite, il répond à l’appel de ses amis. Il est en cela très aristotélicien, pour qui l’amitié était fondamentale. Tintin répond à ses amis, il agit pour eux et en agissant pour eux, il fait son propre bonheur, il accomplit sa propre perfection.

"Tintin, c’est l’ami éthique, à la fois avec cette rigueur kantienne, et en même temps, cette humanité, cette émotion, ces sentiments qui font qu’il est touché par l’autre, et qu’il sait être attentif et présent", ajoute Laurence Devillairs.

Tintin nous apprend qu’on peut être heureux en aidant les autres. Martin Legros résiste toutefois très fort à une lecture spiritualiste ou religieuse de Tintin. "Le message philosophique qu’il nous délivre est suffisant. Je ne crois pas que Tintin soit un saint. Je crois qu’il a une très grande partialité, celle qui le fait agir pour ses amis en priorité. Le fait aussi qu’il souffre : il peine, il est fatigué, il se réjouit, il est un peu vénal. Et je crois que c’est parce que c’est un homme, rien qu’un homme, qu’il indique pour nous un chemin."

Hergé fait toutefois place progressivement à d’autres propositions spirituelles, à la superstition, mais il n’est pas là pour dire qu’elles ont plus ou moins raison, il les envisage tout simplement comme croyances possibles.

"Tout ce qu’on dit sur Tintin, c’est Hergé", rappelle Didier Platteau. C’est une oeuvre autobiographique. Pour Hergé, les deux grandes vertus étaient l’amitié et la fidélité. Ce qui explique pourquoi on ne peut pas continuer cette oeuvre, elle est beaucoup trop personnelle et intime.


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