Et dieu dans tout ça ?

Et si Dieu n'était qu'un jeu ? interroge François De Smet

François De Smet : "Nous sommes tous croyants, c'est une forme de négociation avec le réel"
François De Smet : "Nous sommes tous croyants, c'est une forme de négociation avec le réel" - © RTBF

Et si croire, c’était jouer ? Les croyants seraient des joueurs sérieux qui ont oublié qu’ils étaient en train de jouer. C’est l’idée que défend le philosophe et homme politique (président de DéFI) François De Smet, dans son nouvel essai Deus casino (PUF). Il nous révèle le dessous des cartes de nos croyances.

François De Smet est philosophe, essayiste, président du parti Défi, ancien directeur du Centre fédéral Migration (Myria). C’est en animant une réunion de pastafariens qu’il a eu l’idée d’écrire le livre Deus casino (PUF).
 

Le pastafarisme, une vérité qui vaut pour toutes les religions ?

En 2005, Bobby Henderson, étudiant à l’université de l’Oregon, aux États-Unis, décide de créer de toutes pièces une nouvelle religion, parodique et potache, le pastafarisme, dont le dieu n’est autre qu’un monstre en spaghetti volant. Aujourd’hui, ce culte, qui n’en est pas un, possède des centaines de milliers d’adeptes dans le monde, tous désireux de souligner en s’amusant les absurdités des religions officielles et de remettre en question les passe-droits dont elles bénéficient. Leur signe distinctif consiste à porter une passoire sur la tête.

François De Smet a été frappé par le grand sérieux investi derrière ces rituels pourtant complètement burlesques, ainsi que par le sérieux de leur réflexion : autour du côté carnavalesque, il y a une vraie réflexion sur la laïcité, sur la question du religieux. A quel point peut-on affirmer qu’ils jouent ou qu’ils ne jouent pas ?

Pour lui, cette histoire du pastafarisme est fantastique parce qu’elle correspond à notre époque. Elle a pour but d’essayer de montrer à quel point les religions instituées par habitude sont aussi fondées sur des choses complètement invraisemblables, mais que nous acceptons par le poids des traditions.

"Le pastafarisme force les différents Etats, les systèmes, les cultures, à se poser la question : mais qu’est-ce qui fait que nous devrions traiter différemment un type qui a une passoire sur la tête et qui prétend que le monde a été créé par le monstre en spaghetti géant, de celui qui a une kippa, un coran en main, un voile ou une croix, et qui a des croyances qui, si vous les regardez platement dans leur contenu et leur vraisemblance, n’ont rien à envier à un culte que vous pourriez avoir créé avant-hier ?"
 

Qu’est-ce qui distingue l’idée absurde de l’idée religieuse ?

La croyance, religieuse ou non-religieuse, n’a rien d’absurde. Les gens ne croient pas en des choses absurdes. Il faut des conditions pour qu’une croyance devienne religieuse : un cadre crédible, une histoire réelle, dans lesquels interviennent ce que l'on appelle les violations ontologiques, c’est-à-dire UN élément de fantastique qui donne du crédit et permet au croyant de s’engager.

C’est par exemple, le fait que le Christ est supposé avoir existé mais est né d’une Vierge, puis est mort et ressuscité, le fait que le Coran a été dicté par l’archange Gabriel… On retrouve ces caractéristiques dans les religions qui ont 'marché'.

 

La religion, un catalogue de vie pratique

Les êtres humains sont en premier lieu intéressés par ce qui organise leur vie quotidienne, dit François De Smet. L’une des premières forces d’une religion est d’établir des codes, des prescrits de ce qu’il faut faire, ne pas faire, de ce qui est permis ou pas, avec encore il n’y a pas si longtemps dans le christianisme, un catalogue de châtiments, de récompenses.

Les sociétés qui se sont organisées très vite ont en effet besoin de règles de bonne conduite, pour le vivre ensemble. Pour les respecter, pour en créer une moralité, il faut l’idée d’un esprit qui dispose de toute l’information stratégique et qui soit bienveillant.

Dieu est vu à la fois comme une puissance omnipotente qui voit tout, mais aussi comme un ami imaginaire, comme une entité bienveillante, auprès de qui on peut intercéder pour nos petits problèmes.

"Sinon, ce serait trop horrible et tous les systèmes moraux établis par les hommes s’évanouiraient."


Religion et science

Au fil du temps, les religions ont été contraintes d’adapter leur discours en fonction des avancées scientifiques. La religion a perdu la bataille face à la science. Les croyances, nous les confrontons continuellement au principe de réalité, parce que nous sommes tous croyants, c’est une forme de négociation avec le réel, dit François De Smet.

Petit à petit, les religions s’adaptent et deviennent interprétation allégorique. "C’est toujours comme ça : quand les religions ont le pouvoir, elles sont beaucoup moins tolérantes que quand elles ne l’ont pas. Au fur et à mesure qu’elles sont mises en difficulté par la réalité, par les sciences, elles deviennent plus allégoriques, plus œcuméniques."

Le gros coup dur pour les religions a été la théorie de l’évolution. "Darwin à lui seul représente quelque chose de très violemment destructeur pour toute religion instituée sur l’idée que nous serions des créatures divines. Elle met fin à l’idée que nous aurions été créés pour un but, puisqu’il est prouvé que nous sommes une succession de hasards, de mutations génétiques et de manipulations involontaires de l’environnement. (...) Il est donc assez peu crédible qu’il y ait une finalité dans la création."

*

L’homme existe par hasard et pour peu de temps.
C’est tout le problème de notre insupportable finitude.

*

Nous avons tous besoin d’espérer, nous avons tous une part de spiritualité en nous. Nous avons besoin de contenu spirituel d'abord pour son rapport à une entité divine, c'est le côté horizontal, ensuite pour son contenu identitaire qui nous lie à des amis, à de la famille, à des traditions, et qui est le côté vertical. Nous négocions en permanence entre ces deux côtés.


Religion et jeu

L’être humain est un joueur. Le jeu permet de faire des allers et venues entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, sans vous donner l’impression que vous êtes schizophrène ou fou. Les gens qui sont investis dans un jeu le font de manière très sérieuse. Cette notion de ce qui est sérieux et de ce qui ne l’est pas a intéressé François De Smet, avec cette idée :

Est-ce qu’on pourrait tester l’hypothèse que toutes les religions sont peut-être nées comme celle des pastafariens ?

C’est-à-dire comme une réunion rituélique dont on connaît les artifices, qui peu à peu, par la répétition, par le temps, devient quelque chose dont on a oublié la racine ludique. Un jeu qu’on prendrait trop au sérieux. 

Cela expliquerait pas mal de choses sur le côté très littéral de certains croyants aujourd’hui par rapport à leurs textes, des textes qui n’étaient pas faits au début pour être pris de manière aussi carrée et intransigeante.

Il ne faut pas oublier que la religion, pendant tout un temps, était l’unique corps de règles qui faisait tenir une société. C’est pour cela qu’elle est devenue de moins en moins un jeu et que le jeu s’est replié dans le divertissement et le ludique.

Tous croyants, tous joueurs

Le fait de se voir comme tous croyants et tous joueurs relativise pas mal de choses et permet de voir le potentiel de partage que nous avons. Si on essaie de concevoir que nos croyances, nos appartenances, nos nationalités,... sont des cartes que nous n'avons pas nécessairement choisies et que nous avons reçues, cela permet de se dire que nous pouvons en échanger, changer d'opinion philosophique, religieuse ou philosophique, et qu'on peut aussi faire des parties avec d'autres gens.

"Cela permet aussi de nous encourager à prendre légèrement les choses graves et parfois gravement les choses légères, ce qui me paraît un bon secret pour traverser l'existence le plus sereinement possible."

Ecoutez ici la suite de l’entretien avec François De Smet

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK