Et dieu dans tout ça ?

Delphine Horvilleur : Etre rabbin, c’est transmuer la mort en leçon de vie pour ceux qui restent

"Personne ne sait parler de la mort, et c’est peut-être la définition la plus exacte que l’on puisse en donner". C’est ce qu’écrit la rabbin Delphine Horvilleur. Et pourtant, elle parle de la mort, de nos morts, de nos fantômes, dans un nouveau texte intitulé Vivre avec nos morts.

Pour Delphine Horvilleur, la religiosité a toujours quelque chose à voir avec la conscience du cassé, du fini, de l’imparfait dans nos vies. Si tout était parfait et complet, il y a peu de chances pour que l’on se soit tourné vers l’extérieur à soi, vers le plus grand que soi.


"Un récit sacré à transmettre"

Etre rabbin, c’est vivre avec la mort : celle des autres, celle des vôtres. Mais c’est surtout transmuer cette mort en leçon de vie pour ceux qui restent : " Savoir raconter ce qui fut mille fois dit, mais donner à celui qui entend l’histoire pour la première fois des clefs inédites pour appréhender la sienne. Telle est ma fonction. Je me tiens aux côtés d’hommes et de femmes qui, aux moments charnières de leurs vies, ont besoin de récits. "

"Quand je me réfléchis aujourd’hui à mon choix de m’orienter vers le rabbinat, je me rends compte que ce que je cherchais dans la médecine et dans le journalisme, est ce qui me menait en quasi ligne droite vers le rabbinat. Parce qu’il y a dans toutes ces fonctions une centralité de l’écoute et de l’accompagnement, c’est-à-dire la conscience que la personne auprès de qui vous vous tenez a un récit sacré à vous transmettre, et que vous êtes là pour l’entendre et le traduire. Et c’est ce qui constitue aujourd’hui le coeur de mon engagement pastoral."

 

"Cinq minutes avant de mourir, il était encore vivant"

C’est la plus grande sagesse jamais énoncée, dit Delphine Horvilleur. Parce que la vie et la mort dialoguent en permanence, elles se tiennent la main.

"Ce serait terrible de raconter les morts comme s’ils l’avaient été bien avant de mourir. On a toujours tendance, quand quelqu’un meurt, à raconter avec grandiloquence son existence, à le transformer parfois en icône, à dramatiser son existence, à n’en raconter que des épisodes glorieux. Mais en fait, notre vie se raconte de bien des manières, et souvent de façon beaucoup plus juste à travers les petits moments de vie, ces petits riens du tout qui en fait disent notre humanité.

Je pense que quand on honore les morts, il ne faut jamais les raconter comme des super-héros, il faut les raconter comme des super-humains. Par leurs failles, pour dire à quel point, par leur humanité, ils sont à tout jamais à nos côtés."
 

"Très rationnellement, nous vivons tous avec des fantômes"

Ces fantômes, ce sont les résidus des vies qui hantent les nôtres : les résidus de nos histoires personnelles, familiales, collectives (la guerre, la collaboration, la colonisation,…).

"A partir du moment où on est héritier de quelque chose, ce qu’on ne peut pas ne pas être, on hérite aussi des fantômes qui vont avec cette histoire. On n’en est parfois pas conscient, c’est ce qu’on appelle des secrets de famille, des choses qui surgissent bien malgré nous, qui sont là dans notre inconscient. Ces fantômes ne sont pas nécessairement méchants, mais nous obligent à entrer en relation avec eux d’une façon particulière."

Les récits sacrés ouvrent un passage entre les vivants et les morts. Le rôle d’un conteur est de se tenir à la porte pour s’assurer qu’elle reste ouverte et de permettre à chacun de faire la paix avec ses fantômes, écrit Delphine Horvilleur.
 

"Garder Dieu à distance"

Delphine Horvilleur se définit comme une rabbin laïque.

"Il m’a semblé tout à coup que […] ce qui me permettait d’être rabbin dans ce pays, au coeur de la République, c’était la laïcité, qui constituait et qui constitue toujours à mes yeux une bénédiction. Ce qui me correspondait bien, pas juste à moi, mais à beaucoup de mes collègues qui exercent leur engagement religieux avec un sens d’une immense gratitude à l’égard de cette laïcité, qui nous permet, en toutes circonstances, de ne pas saturer l’air avec nos croyances personnelles. […] Il y a toujours de la place pour quelqu’un qui pensera, croira, priera, ou ne priera pas, en tout cas, sera autre que moi. C’est une forme de transcendance, la laïcité, c’est l’idée qu’il y a plus grand que moi, plus grand que mes convictions et que ce cadre-là est censé le garantir."

Le judaïsme est-il laïque ? Quand on lit le Talmud, on se rend compte que les rabbins ont une tendance à garder Dieu à distance, à débattre entre hommes, à interpréter la Loi en demandant à Dieu de se tenir à distance, explique Delphine Horvilleur. Quitte à l’interpréter dans un sens qui apparaît comme étant aux antipodes de ce que le Texte semblait dire au départ.

 

Vivre avec nos morts de Delphine Horvilleur est publié chez Grasset.

Ecoutez l’entretien intégral avec Pascal Claude ici

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