Et dieu dans tout ça ?

Cynthia Fleury : "Les démocraties produisent plus de ressentiment que les dictatures"

Le ressentiment est en marche, bien ancré dans les cœurs et les discours, prêt à la revendication, c’est ce qu’écrit la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury. Quels sont les ressorts du ressentiment ? Quels liens tisse-t-il avec la démocratie et avec nos vies ? Quels sont ses antidotes ? Cynthia Fleury est l’autrice d’un nouvel essai Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment (Gallimard).

 

Le terme clé pour comprendre la dynamique du ressentiment est la rumination. Quelque chose qui se mâche et se remâche, avec cette amertume caractéristique d’un aliment fatigué par la mastication.

 
Le ressentiment est un phénomène profond, un phénomène du temps long. C’est quelque chose qui s’installe au long cours. C’est le cas aux Etats-Unis, avec Donald Trump qui instrumentaliste la pulsion ressentimiste des individus. Par ce creux émotionnel victimaire, il sera difficile et très long de restaurer un sentiment de sécurisation.


Le ressentiment en démocratie

Les démocraties produisent plus de ressentiment que les dictatures, observe Cynthia Fleury. L’un des éléments centraux du ressentiment est le nivellement, le comparatisme, la rivalité mimétique. La vérité égalitaire, le fait de proposer un horizon égalitaire, spécifique à la démocratie, la rend plus fragile.

"Les attentes sont immenses, c’est une conquête de droits qui, dans le sentiment fantasmatique, doit toujours augmenter. Alors que, dans un sentiment plus mature, on se rend compte que les droits, à un moment donné, ne peuvent pas augmenter comme ça et doivent s’articuler à des devoirs.
Les attentes dans la dictature ne sont pas les mêmes, on ne produit donc pas de déception sur les mêmes items."

Il y a évidemment des conditions objectives de ressentiment : le fond inégalitaire, les injustices sont des faits qui produisent ce ressentiment.

Mais le territoire individuel a un rôle clé, comme un rempart, pour aider à produire 'un investissement libidinal', à savoir un désir d’action, de transformation du monde, une manière d’être au monde qui ne passe pas par la pulsion négative. On peut le faire grâce à nos ressources individuelles, mais aussi avec les ressources collectives que sont l’éducation, l’école, la culture, le soin. Cette alchimie fait qu’un individu va trouver les moyens, également en lui, d’avoir envie de préserver la démocratie.

Nous sommes aujourd’hui dans une société des individus. Si vous mettez en danger le sentiment, la réassurance individuelle, vous mettez en danger la possibilité d’une construction citoyenne. Il s’agit de comprendre un peu mieux les défenses émotionnelles des individus pour comprendre ce qui se passe dans une démocratie. Il n’est pas question de faire disparaître la politique pour faire monter le psychisme ; c’est l’un avec l’autre, souligne Cynthia Fleury.

Elle défend, par choix éthique, l’individualisme méthodologique, c’est-à-dire le fait qu’en dernière instance, l’individu peut quelque chose, qu’il sort des déterminations psychiques, socio-économiques et culturelles. Elle fait le pari du pouvoir de la conscience, de l’humanisme, du fait que tout n’est pas écrit à l’avance, malgré des forces structurelles et systémiques très puissantes.
 

Agir préventivement contre le ressentiment

Le ressentiment nous guette sans cesse, avec ses pulsions négatives qui nous renvoient à des moments de haine, de jalousie, d’envie, de sentiment victimaire, de plainte, de complainte.

L’étape suivante, c’est la pulsion ressentimiste, l’enlisement dans le ressentiment, que l’on produit et alimente soi-même. Le danger est d’être dans le déni de ce phénomène, car ce sera difficile à déverrouiller.

Il faut donc agir en préventif pour empêcher en amont la bascule. Il faut être attentif à ces signaux : une forme de systématisme de la plainte, de la persécution, la paranoïa, le fait d’être auto-centré.

"Vous avez l’impression que tout va vous porter atteinte d’une façon ou d’une autre, alors que le monde fonctionne sans nous, il est très peu concerné en intentionnalité contre nous."

C’est un recours systématique à la déresponsabilisation : ce n’est pas de ma faute, je n’y suis pour rien. Le recours aussi à la plainte d’être victime, d’être offensé, d’avoir été lésé, on vous manque sans cesse de respect. C’est un signal si cela devient systématique.

Au départ il y a des conditions objectives à cela, puis on passe à l’essentialisation de ce sentiment, à savoir au fait de basculer comme victime expiatoire de ces phénomènes. C’est une affaire de degré, de dose qui devient un poison, explique Cynthia Fleury.
 

Création, invention plutôt que réparation

Contre le ressentiment, il n’y a pas de recette. Il s’agit de faire le deuil de la réparation. Nous réparons des quantités de choses, mais ce sont des choses qui ne sont pas fondamentalement cassées. Quand c’est réellement cassé, on ne peut pas le réparer, donc il faut faire le deuil de cette réparation.

On ne répare pas mais on crée quelque chose, on est obligé d’inventer quelque chose qui, par un phénomène de flux énergétique, d’investissement libidinal ou de sublimation, va produire une compensation et nous emmener ailleurs.

Le jour où on comprend qu’on ne pourra pas réparer ce qui a été cassé mais qu’on est obligé d’être dans de d’innovation, dans de l’ouvert, vers ailleurs, en agissant, d’être tourné vers l’avenir, et qu’on ne peut pas avoir une conception passéiste de la réparation, mais une conception futuriste, on va alors produire de l’émergent qui va venir nous réparer et faire qu’on va pouvoir continuer le chemin.

Ce deuil de la réparation est très violent, parce qu’il est difficile à faire, et surtout parce qu’il semble antinomique de la justice : c’est une double peine. Mais au contraire, on va pouvoir produire ce qui va restaurer notre être et agir contre l’essentialisation du victimaire.
 

Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, professeure titulaire de la chaire Humanités et Santé au Conservatoire national des Arts et Métiers à Paris, et titulaire de la Chaire de Philosophie à l’Hôpital du Groupe hospitalier universitaire Paris Psychiatrie et Neurosciences.
Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment, c’est son dernier essai paru chez Gallimard.

Ecoutez l’entretien complet dans Et dieu dans tout ça ?
 

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