Et dieu dans tout ça ?

Claire Marin : "Nos ruptures nous construisent"

Nos ruptures, avec Claire Marin
Nos ruptures, avec Claire Marin - © Editions L'Observatoire

" Les ruptures nous construisent peut-être plus encore que les liens ". C’est ce qu’écrit la professeure de philosophie Claire Marin. Que pouvons-nous faire de nos ruptures ? Et que font-elles de nous et de nos vies ? Claire Marin signe Rupture(s)  (Ed. L’Observatoire).

Quand la philosophe Claire Marin parle de rupture, elle ne la voit pas comme une séparation nette mais plutôt comme une déchirure. "On a été ensemble, mais mélangés, et le fait de ne plus être l'un avec l'autre engendre une déchirure. Les façons de penser, de vivre, les habitudes du corps ont été partagées, échangées, on s'est accoutumé l'un à l'autre, on ne sait plus vraiment ce qui est à soi et ce qui est à l'autre."

Il y a une violence de la rupture, qui se ressent aussi physiquement, comme une épreuve de sevrage, avec des symptômes, des douleurs, des malaises. On oublie trop souvent les stigmates que la rupture laisse sur le corps. Le rapport au corps change, on maigrit, on grossit, on se met à boire ou à fumer démesurément. "On se sent comme brutalement défiguré", écrit Marguerite Duras dans une lettre. 

On se sent presque expulsé de ce monde où on n'a plus notre place, puisqu'on n'y est plus le couple qui s'y fondait

Les lieux qui étaient partagés deviennent des lieux hostiles, dont on se sent distancié : la maison, les rues où nous sommes passés, les endroits de vacances... Les objets qui étaient ceux du couple nous rappellent sans cesse que l'autre est parti.
 

En quoi les ruptures nous construisent-elles davantage que les liens ?

Dans le meilleur des cas, les ruptures nous obligent à nous redéfinir, à explorer de nouveaux possibles qui étaient mis en jachère par la relation précédente, à avoir un rapport plus actif à nous-mêmes. La solitude imposée par la rupture peut amener la personne à se réapproprier sa propre existence.

Certains pensent que tout échec nous grandit, que l'expérience nous améliore, mais il y en a qu'on met des années à digérer ou qu'on n'arrive jamais à dépasser. La plupart des échecs ne nous apprennent rien, ils peuvent nous inscrire dans une spirale de ratage, affirme Claire Marin, agacée par ces approches trop positives.

"Il y a des catastrophes de l'existence dont on n'arrive pas à se remettre. Il faut le dire, sinon c'est nier la souffrance de certains qui sont marqués de manière définitive par un deuil, une perte, une rupture."


Une époque de la rupture

La rupture dépasse la sphère intime. Claire Marin pense que nous sommes entrés dans 'une époque de la rupture'. Elle fait le constat d'une instabilité de plus en plus grande dans tous les domaines de la vie, et avant tout sur la question écologique. L'idée de la permanence de la nature est remise en question.

Sur le plan professionnel, relationnel, tout est de plus en plus rapide, éphémère, instable. La douleur n'est pas moins grande si elle est partagée par d'autres. Dans les phrases comme "ça arrive à tout le monde", "moi aussi je suis passé par là", il y a une sorte de déni de la souffrance, une tentative de minimiser la souffrance de l'autre, de lui voler son chagrin.


"Dans cette brusque révolution intime, je ne sais plus qui je suis, je ne sais plus si je suis"

On nous quitte moins pour ce que l'on est, que pour ce qu'on n'est pas. On ne correspond plus à ce que l'autre attendait de nous. On nous reproche ce qui nous manque. On le prend pour nous, mais peut-être l'autre avait-il projeté quelque chose sur nous que nous ne pouvons pas offrir ou que nous ne sommes pas. 

Quand l'autre cesse de m'aimer, c'est comme si je perdais mes propres limites. Mon être s'écoule hors de moi, se vide. Hémorragie du sujet délaissé.

Quand on vit avec quelqu'un, on se définit aussi, en partie, en fonction de cette personne. Et quand elle disparaît, que ce soit suite à un deuil ou à une rupture amoureuse, que reste-t-il de nous ? On se sent à demi, comme amputé, écrivait Montaigne. Que sommes-nous encore capables d'être sans la présence, le support affectif de l'autre ?

Un couple a une espèce de chorégraphie, une manière de se rapporter à l'autre. La rupture entraîne un manque, comme si une partie de notre corps avait disparu. On a composé une espèce de chimère avec le corps de l'autre. Le terme 'amputation' utilisé par Montaigne dit bien ce rapport très fort sur le plan psychique et le plan physique.
 

L'espoir de se trouver et le risque de se perdre

Souvent la rupture s'inscrit dans un cheminement intérieur, une interrogation sur son identité, l'envie de se trouver. Le couple peut être vu comme une prison, un étouffoir des désirs qu'on sent en soi et de ses envies d'expression. On rompt pour devenir soi, que ce soit dans le couple, dans la famille, dans tel milieu, cela dépasse le seul cadre de la rupture amoureuse.

Il y a dans toute rupture l'espoir de se trouver et le risque de se perdre. On renvoie, dans une sorte d'aveuglement et de mauvaise foi, au cadre, au couple, à la famille, la responsabilité d'un sentiment d'échec, qui en réalité est le nôtre. La rupture est un pari.

"Moi j'aime bien cette idée qu'il reste en nous des possibles, des manières d'être en jachère, et qu'à l'occasion d'une rupture, on va explorer ces identités possibles. En ce sens, il y a quelque chose d'assez excitant dans ce que la rupture offre comme possibilités. On n'est peut-être pas fait pour être un seul moi, écrivait Henri Michaux."

Il y a dans le chagrin d'amour quelque chose qui mérite d'être vécu. Cette expérience de la tristesse profonde nous apprend quelque chose de nous-mêmes, de notre rapport à l'être, au monde.


La naissance, première rupture

La naissance est souvent vue comme une continuité naturelle de la vie d'un couple, mais en réalité c'est un événement qui reconfigure de manière totalement radicale les relations entre tous les êtres à toutes les échelles de la famille, explique Claire Marin.

C'est un bouleversement profond pour les parents mais ce l'est bien sûr aussi pour l'enfant qui est arraché au cocon maternel pour entrer dans la vie. D'où la nécessité du corps à corps, du peau à peau avec la mère, qui rétablit l'enveloppement juste quitté et donnera à l'enfant plus tard la confiance psychique suffisante pour pouvoir s'éloigner.

 
La rupture par la maladie

Quand un proche devient, avec l'âge, Alzheimer ou une maladie physiologique, étranger, incompréhensible, méconnaissable, l'expérience est d'une violence extrême. On perd l'autre alors qu'il est toujours vivant.

La relation doit être réinventée, dans l'imminence de cette perte. L'altérité s'installe dans la relation et finit par la rendre impossible.


Ecoutez ici la suite de cet entretien avec Claire Marin

 

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK