Et dieu dans tout ça ?

Christian Bobin : "Ce qui surgit, c'est l'autre que moi, qui vient me délivrer de moi"

Au départ de son admiration pour le peintre Pierre Soulages, Christian Bobin signe 'Pierre,' . Il nous livre ses réflexions sur la vie, la mort, Dieu et sur tout ce qui apporte du sublime dans nos vies.

 

Tout est souffle

"La voix, c'est la présence totale. C'est la première donnée de notre existence, avec la voix maternelle, parfois seigneuriale, parfois apaisante, parfois inquiétante. (...)
Pour qu'il y ait rencontre, il faut d'abord qu'il y ait signature de la présence,
et la voix est cette signature.
Il y a des choses qui rendent sourd, qui éteignent les voix : ce sont les paroles convenues, trop savantes, uniquement savantes, qui ne se risquent pas à faire des échappées."

 

"Ce qu'on fait de mal, c'est de ne pas être assez présent. Être présent ? La flamme de la vie, je me souviens d'états de rêverie de mon père. Il était dans un songe qu'il ne partageait pas, mais il irradiait d'une présence, d'une luminosité dont je sens toujours les rayons sur moi. Les présences démentent la mort, démentent le néant.
Les vivants que sont les morts..."

 

"Il faut que ce qui est dit touche au secret de ma vie, sans qu'on s'en rende compte.
Il faut que le silence qui est en moi soit touché comme par une main de lumière
par la voix de l'autre.(...) 
Une seule parole peut changer toute la vie."

 

"Quand quelqu'un meurt, il ne disparaît pas. C'est l'inverse. C'est à ce moment-là que la personne apparaît, parce qu'elle est délivrée d'elle-même, de ses ombres, de sa volonté, de son ambition, de tout projet, de toute connaissance que l'on croyait avoir d'elle. Et il y a un surgissement de quelque chose qui, bizarrement, à l'instant où tout s'efface, est ineffaçable. (...) Les disparus ne sont donc pas des disparus, ils sont une armée douce, fidèle, qui nous assure de recevoir un rayon de soleil."
 

"Être écouté, c'est être remis au monde, c'est exister,
c'est comme si on vous redonnait toutes les chances d'une vie neuve."
 

"Les parents, mon Dieu, ils font vraiment ce qu'ils peuvent, quels qu'ils soient, même les plus durs, même les plus fragiles. Tous les parents d'ailleurs sont fragiles. Quand ils donnent un prénom, quand ils rêvent un prénom autour de l'enfant à venir, je pense que c'est leurs rêves qui se déposent dans ce prénom. Ils sont en train de construire un nid minuscule de langage. Les prénoms sont faits avec des brindilles, des morceaux de laine et des morceaux de songes, exactement comme sont faits les nids des oiseaux dans les arbres, que le vent parfois tourmente. Le prénom est approximatif parce que la connaissance entière de nous-mêmes nous ne l'aurons jamais. Elle ne se dépose entièrement dans rien, pas non plus dans les identités que nous donnent ceux qui nous ont engendrés."
 

"Ma solitude, avec le temps, est devenue tranquille, presque heureuse,... précieuse.
C'est la solitude qui fait voir. C'est la solitude qui donne à voir."
 

"Ce qui me touche dans une lézarde, c'est ce qui me touche dans toute singularité. Dans ce qui ne peut pas être imité, dans ce que le temps et les douleurs ont fabriqué, ont entaillé. Ça me touche infiniment parce que je crois que c'est la marque même de l'existence que d'être ainsi blessé, que c'est comme le sceau de l'existence sur nous, aussi bien sur le ciment d'un trottoir. C'est superbe, ces choses qui sont comme joliment perdues."
 

"Les blessures nous constituent comme tout ce qui nous défait,
sinon nous restons clos, bouclés, sinistrement parfaits, sinistrement fermés sur nous-mêmes.
Heureusement que les épreuves sont inévitables.
Elles ne sont pas souhaitables, elles ne sont pas à rechercher.
Il s'agit juste de respirer, et pour respirer, il faut qu'il y ait du jour qui passe,
qu'il y ait un peu d'air qui passe.
Et pour ça, les blessures, les ratages, les échecs, c'est merveilleux."
 

'Pierre,'

"Je me moque de la peinture. Je me moque de la musique. Je me moque de la poésie. Je me moque de tout ce qui appartient à un genre et lentement s’étiole dans cette appartenance. Il m’aura fallu plus de soixante ans pour savoir ce que je cherchais en écrivant, en lisant, en tombant amoureux, en m’arrêtant net devant un liseron, un escargot ou un soleil couchant. Je cherche le surgissement d’une présence, l’excès du réel qui ruine toutes les définitions."

Ce sont les premières lignes de 'Pierre,', où Christian Bobin raconte le voyage qui l'a mené au peintre Pierre Soulages, à Sète, fin 2018.

"Tout est dit ou presque dans le mot 'surgissement'. Pour le comprendre, on peut aller dans le domaine proche du fleurissement, de l'ouverture royale d'une rose ou d'une modeste fleur des champs. Son ouverture au ciel et à la lumière qui vont la heurter, la nourrir mais peut-être aussi l'amener vers son état de fatigue.

Ce qui surgit, c'est l'autre. C'est l'autre que moi, qui vient me délivrer de moi, et qui m'apporte des nouvelles du bout du monde, quand bien même cet autre serait-il une personne ou un arbre du bout de la rue."
 

Le très simple est toujours extraordinaire. (...)
Je vis par ce frôlement de quelque chose, qui n'a pas de cause et qui me donne une joie déraisonnable.

'Pierre,' est publié chez Gallimard. 

Les Cahiers de l’Herne consacrent également un numéro à Christian Bobin. Et à cette occasion, il signe 'L’amour des fantômes' (L’Herne).

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