Et dieu dans tout ça ?

Charles Pépin : "On risque de rater de belles rencontres parce qu’on n’est pas capable d’accueillir l’imprévu"

Pourquoi certaines rencontres nous donnent-elles l’impression de renaître ? Comment se rendre disponibles à celles qui vont intensifier nos vies, nous révéler à nous-mêmes ? Charles Pépin, philosophe et romancier, nous fait vivre l’aventure de la rencontre.

"J’ai besoin de l’autre, de rencontrer l’autre pour me rencontrer.
Il me faut rencontrer ce qui n’est pas moi pour devenir moi."

Le nouveau livre de Charles Pépin a pour titre La Rencontre (Allary Editions).

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Trouver sa liberté dans la dépendance

Nous sommes dépendants des autres. Quand nous sommes des nourrissons, nous dépendons complètement des autres pour pouvoir manger et survivre. "A l’école primaire, j’ai ressenti fortement la dépendance par rapport à des petites amoureuses qui ne me regardaient pas assez. […] Ensuite, dans toute relation amoureuse, on sent la dépendance. Quand on est un auteur et qu’on sort un livre, on est dépendant de la réception, des lecteurs, des critiques, du succès," observe Charles Pépin.

Cela nous arrive assez souvent de ressentir cette dépendance.

"Tout mon travail est d’essayer de bien la vivre, et surtout pas de viser l’indépendance, qui pour moi est une fausse valeur, mais d’essayer de trouver sa liberté dans cette dépendance."

Ce qui peut exister, c’est l’autonomie, une capacité à s’orienter dans l’existence avec sa raison, ses valeurs. Mais l’indépendance non. Nous sommes dépendants socialement, financièrement, affectivement, existentiellement, psychiquement.

Ce qu’il faut, c’est que cette dépendance ne soit pas pathologique, qu’elle ne soit pas toxique, qu’elle soit bien vécue, qu’elle soit le lieu où s’invente la vraie liberté, au fond. D’ailleurs, on est libre ensemble, on n’est pas libre tout seul.



Nous avons besoin de nous savoir être

Sans les autres, on peut être quelque chose, mais pas vraiment devenir, affirme Charles Pépin. Sans les autres, nous nous étiolons, ou alors nous nous rassurons sans cesse, en nous répétant toujours la même chose.

"Moi je ne crois pas trop en l’introspection pure, ou alors simplement comme une parenthèse dans le texte d’une vie passée à rencontrer les autres." Pour lui, il n’y a rien de plus riche, nourrissant et joyeux, qu’une vie où on serait la moitié de la semaine dans la vie sociale, dans la relation, et l’autre moitié seul à la campagne : c’est ça la belle vie !

Albert Jacquard dit : c’est le choc de la rencontre qui fait apparaître en chacun la confiance en sa propre existence. L’éclair de la conscience ne peut jaillir que de la fécondation de notre pensée par celle de l’autre.

"Nous ne sommes faits que de rencontres. Nos sujets sont tissés d’intersubjectivité. Il n’y a rien de plus salutaire en un temps de repli sur soi et de repli identitaire, que d’entendre cette belle parole d’Albert Jacquard et que de se dire : Ma vérité, je ne pourrai la saisir qu’au contact de ce qui n’est pas moi."

Ce qui compte, ce n’est pas toi, ce n’est pas moi, c’est la relation entre nous, c’est 'l’entre-nous', c’est ce que j’apporte à l’autre.
 

Nous ne rencontrons pas assez

Ce travail a été entamé bien avant le confinement. Charles Pépin avait déjà perçu la crise de la rencontre : nous ne rencontrons pas assez. Parce que nous avons l’habitude de rester dans des bulles d’entre soi, parce que les algorithmes de Facebook, d’Instagram, les applications de rencontre, nous renvoient tout le temps à nos semblables. "On ne sait même plus que l’algorithme enlève l’altérité."

"On sait qui on veut rencontrer, mais ces idées n’ont en fait aucun sens, elles sont des projections de l’ordre du leurre. La rencontre aura lieu dans la mesure exacte où je réussirai à ne pas m’écouter, à ne pas croire que mes critères sont les bons, et à être relâché par rapport à mon attente initiale. On est souvent heureux avec une personne qui ne correspond pas aux critères de la personne qu’on pensait chercher. Il n’y a pas plus belle amitié qu’une amitié entre des gens très différents."
 

Qu’est-ce que la rencontre doit au hasard ?

Elle doit beaucoup au hasard, mais pas tout, explique Charles Pépin. Le premier écueil est de s’en remettre au hasard, avec le risque de se sentir responsable ou coupable de ce qui n’arrive pas. Et le deuxième est de vouloir abolir le hasard, avec une recherche scientifique sur critères, comme dans les sites de rencontres.

Il faut devenir complice du hasard. Entre les deux, il y a un rapport de tentation du hasard, d’apprivoisement du hasard. Il faut aller le chercher, en faire son allié.

En termes philosophiques, il y a un mot qui est la contingence, qui est ce qui arrive mais qui aurait pu ne pas y arriver. La contingence, ça se provoque. Il s’agit de la provoquer en saisissant l’occasion favorable, pour que ce qui était simplement possible devienne réel. C’est-à-dire sortir de chez soi, bouleverser ses habitudes, prendre de nouveaux chemins, s’inscrire à des nouveaux clubs de sports, écouter des musiques différentes. Il faut initier ce mouvement d’ouverture.

Et la deuxième condition pour provoquer le hasard, c’est d’être capable d’accueillir ce qui vient et que je n’avais pas prévu. Mais le problème est qu’on vit dans une société de la prévision, de l’anticipation, du GPS, de la rationalisation. Au fond, on ne nous dit pas que c’est bien, l’imprévu ! On risque de rater de belles rencontres parce qu’on n’est pas capable d’accueillir l’imprévu, regrette le philosophe.
 

Chaque rencontre est comme une renaissance

On a souvent l’impression d’être relancé par une rencontre, amoureuse, professionnelle,… : il y a quelque chose qui se remet en mouvement. Comment l’interpréter ?

L’explication anthropologique veut que, puisque nous sommes nés inachevés, il y aurait, au coeur de l’aventure humaine, ce manque, ce vide qui appelle l’autre et qui expliquerait pourquoi la rencontre de l’autre a ce pouvoir de nous relancer.

L’autre explication est plus religieuse ou métaphysique : au coeur de la vie, de l’être, de Dieu même, il y a la rencontre de l’autre. Nous sommes dans une incomplétude et nous sommes relancés uniquement par la rencontre de ce qui n’est pas nous.

La vraie vie est rencontre.

"La vraie vie est la rencontre de ce qui n’est pas moi, qui me permet de devenir moi. On remarque comment on s’étiole, comment on s’amenuise, comment on se rétrécit, comment on s’endort au fond, quand on ne rencontre plus personne."

La crise actuelle nous menace de cela. Tout le monde comprend que la rencontre est le coeur d’une vie humaine, et c’est une philosophie salutaire en ces temps de repli sur soi.

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Ecoutez ici l’intégralité de l’entretien avec Charles Pépin dans Et dieu dans tout ça ?

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