Et dieu dans tout ça ?

"C'est en perdant du temps qu'on perçoit la valeur de la vie"

A la recherche du temps perdu, avec Hélène L’Heuillet 
A la recherche du temps perdu, avec Hélène L’Heuillet  - © Pixabay

"C’est en se mettant en retard qu’on peut cesser de se remettre soi-même à plus tard", "Il faut se hâter d’être en retard pour ne pas perdre son temps"… Hélène L’Heuillet est philosophe et psychanalyste, elle fait l’Éloge du retard, dans un essai publié chez Albin Michel.


Où le temps est-il passé ?

Hélène L’Heuillet nous offre de prendre un peu de retard. Il est salutaire de s’accorder du temps pour réfléchir et rêver, car aujourd’hui le temps est une espèce en voie de disparition. A force de courir, on ne peut plus l’attraper. Pourtant, au fond, le temps, c’est tout ce que l’on a.

"Car finalement une vie, qu’est-ce que c’est, sinon un peu de temps ? Et en même temps, le temps est insaisissable, parce que par définition, il est ce que l’on n’a pas. Et il passe, on ne peut pas le maîtriser, il passe sans nous."

Le rapport au travail a changé et a changé notre rapport au temps : on y traque chaque instant libre pour essayer de le rentabiliser. Une part de réserve, de retard est pourtant bienvenue pour ne pas s’épuiser dans ce monde de plus en plus sauvage. Ceux qui sont les plus sanctionnés dans le monde du travail sont ceux qui travaillent le mieux, qui sont les plus créatifs, car la demande qui s’exerce sur eux est de plus en plus forte.

"On assiste à un processus d’extraction de la ressource humaine, de la créativité, pour des raisons de rentabilité."


Le temps subjectif

Or on a besoin de son temps, de sa tranquillité, pour s’installer dans sa propre vie. C’est le temps subjectif, qu’Hélène L’Heuillet différencie du temps qui nous est imposé, le temps objectif.

"On ne peut vivre sa vie un peu joyeusement qu’à condition de pouvoir à certains moments avoir conscience que c’est 'mon temps', c’est 'ma vie', à la première personne. A un moment, on trouve sa place dedans."

Si on perd cela de vue, on se sent mal et on développe de nouvelles pathologies : pression, insomnie, stress, épuisement… On ne peut s’installer dans son temps subjectif que si l’on a pris le temps de s’installer avec les choses dans le temps qu’elles demandent, comme le temps de faire un gâteau par exemple.


L’art du retard

Être en retard ne veut pas dire manquer de respect envers l’emploi du temps de l’autre. Il ne s’agit pas de casser les horloges et de vivre comme bon nous semble. Pour Hélène L’Heuillet, il y a un art du retard, qui s’accompagne d’un manuel du bon usage. Il faut apprendre aussi à être à l’heure de l’autre. Mais entre le retard de deux heures, un peu pervers, qui rend l’autre docile, et cette petite largesse de temps, il y a une différence.

Il y a aujourd’hui une uniformisation du temps, avec le temps digital, nous n’avons plus l’excuse de la montre qui s’est arrêtée. Nous ne savons plus faire la différence entre les rendez-vous imposés : un horaire d’avion, une réunion professionnelle… et le rendez-vous amical où l’on n’est pas à 5 minutes.

Et pourtant, le retard, c’est la vie. "Il nous réinstalle dans l’existence, il nous oblige à être à la première personne et nous fait réaliser la valeur de la vie, car au fond, le temps c’est vraiment ce que l’on a de plus précieux."


Insomnie

"L’insomnie est la révolte intime du culte que nous rendons à notre insu à l’efficacité", écrit Hélène L’Heuillet.

De nouvelles formes d’insomnie viennent effectivement du manque de temps. Quand on n’a pas de temps pour soi en journée, on le prend la nuit. Cela devient une angoisse d’être en retard. La conscience professionnelle est d’ailleurs liée à la notion de retard, à la hantise d’être en retard sur ses dossiers ou à ses réunions. Tous les délais se raccourcissent, les choses doivent être faites en un temps ridiculement court, donc soit vous bâclez, c’est raté, vous n’êtes pas content de vous et vous n’en dormez pas la nuit. Soit vous êtes en retard et comme la tâche n’est pas terminée, il vaut peut-être mieux y passer la nuit.

"Tous les mots qu’on ne peut s’adresser à soi-même dans la journée, il faut bien qu’ils soient dits à un moment donné."Nous avons avec nous-mêmes des conversations nocturnes ou à certains moments de la journée. Ces conversations intérieures ont toujours un intérêt et une fonction. Il faut en prendre note parce qu’on les oublie comme nos rêves, alors qu’elles nous aident énormément. Savoir se traiter comme un autre, avec les mêmes égards, aide à sortir de la pression et à prendre soin de soi.
 

Tristesse, mélancolie, souffrance

Nous avons de plus en plus de mal à supporter tristesse et mélancolie, à tort, dit Hélène L’Heuillet.

"Nous ne devons pas en avoir peur car elles sont au fond très précieuses, elles nous donnent un rapport au vide, au rien. Il y a une tristesse et une mélancolie qui font partie de notre condition humaine, avec lesquelles il faut vivre, et qui nous redonnent accès au temps. La mélancolie nous dit que le temps passe, qu’il est irréversible. Nous vivons avec la perte. La perte nous habite et elle est même la source de joies et de ce qui nous rend vivant. On ne peut pas chasser la perte, c’est une source et c’est une belle source."

On ne veut plus non plus se donner le temps de souffrir. La souffrance n’est certes pas en soi à glorifier mais on est absolument pris dans le fait de vouloir tout positiver : la formule 'il faut avancer' fait peser un commandement beaucoup trop fort, une violence considérable sur l’autre.

La vie consiste à avancer, mais avancer jusqu’où ? Avancer jusqu’à la mort, et c’est pour cela qu’il n’y a aucune raison de trop se presser. On peut se permettre d’être en retard. Dans cette course folle, il y a quelque chose de réellement mortifère et morbide. Aller vite jusqu’où ? La vie, c’est un retard, par définition, un retard sur la mort.

On prend du retard, on prend des chemins de traverse. La souffrance en fait partie. Il faut savoir qu’on n’avance qu’à condition de perdre des choses. On a beaucoup de mal, au nom de la pensée positive, à accepter que faire un choix, c’est un renoncement. Avancer, c’est forcément perdre, c’est laisser derrière soi des choses. On ne peut pas tout avoir en même temps. C’est pour cela que la mélancolie est éducative.

La tristesse a aussi sa fonction, elle est parfois bénéfique car elle est une puissance de transformation : elle nous réinstalle dans le temps qu’on a tendance à oublier quand tout va bien.

"Il y a une puissance du temps dans la tristesse, et voilà en quoi c’est différent de la mélancolie, où le temps est perdu. C’est pour ça que je dis, contre les apparences : nous vivons une époque profondément mélancolique, parce que justement nous avons perdu le temps. Tandis que la tristesse nous redonne accès au temps."
 

Être jaloux de son temps

C’est précisément cet insaisissable du temps, ce 'rien', qui lui donne autant d’épaisseur. Et c’est aussi quand on en manque qu’on se rend compte à quel point le temps est quelque chose. C’est en perdant du temps qu’on perçoit la valeur de la vie, affirme Hélène L’Heuillet.

"Si on n'a pas le temps, on sent sa mort, c’est la mort. Il faut même être jaloux, être positif à l’égard de son temps, il faut le garder pour nous, alors même que ce n’est rien du tout, qu’on ne possède rien quand on a ça. Mais il faut garder un temps pour le rien."

"Le temps se perd plus qu’il ne se gagne. C’est le temps qu’on passe avec les autres qui fait aussi le prix de la vie."

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