Et dieu dans tout ça ?

Avec David Le Breton, marcher vers sa vie et vers les vivants

David Le Breton : "Toute marche commence en randonnée mais se mue peu à peu en pèlerinage"
David Le Breton : "Toute marche commence en randonnée mais se mue peu à peu en pèlerinage" - © Pixabay

"Toute marche commence en randonnée mais se mue peu à peu en pèlerinage", écrit le professeur de sociologie David Le Breton. Un pèlerinage au cours duquel se croisent, s’entrecroisent des spiritualités multiples. Eloge de la marche…

David Le Breton est professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg, membre de l’Institut universitaire de France et de l’Institut des études avancées de l’Université de Strasbourg. Il est l’auteur de Marcher la vie. Un art tranquille du bonheur (Métailié).

 

L’humanité assise

David Le Breton observe que, dans notre société, notre corps est de plus en plus devenu un poids : on transporte notre corps, il ne nous transporte plus. L’humanité est désormais assise, elle sèche sur pied, écrit-il.

Il est vrai que la sédentarité a énormément gagné nos sociétés depuis les années 70-80. Les études montrent que l’immense majorité des trajets en voiture font moins de 3 km.

"Si on prenait son vélo ou si on allait à pied, on diminuerait de façon sensible la pollution ambiante et on améliorerait les statistiques de la santé publique. Parce que retrouver un peu de mobilité, de mouvement ferait du bien à des dizaines, voire des centaines de millions de gens qui ont des problèmes de santé, parce que leur corps ne leur sert plus à rien."

On comprend alors que le corps soit perçu de façon un peu négative dans nos sociétés occidentales contemporaines. On constate une sorte de suspicion, de mépris pour le corps, qui serait inutile, encombrant, le lieu de la mort, du vieillissement.

Et pourtant, notre corps est le lieu de notre présence au monde, rappelle David Le Breton. Si nous perdons notre corps, si nous le sous-utilisons, nous nous sentons mal dans notre peau, fatigués. C’est la fatigue 'nerveuse', la fatigue de l’immobilité, la fatigue d’avoir tourné en rond dans notre bureau, dans notre appartement.


La bonne fatigue du marcheur

La fatigue du marcheur, en revanche, est 'une bonne fatigue'. Quand on a marché pendant des heures, on est fatigué mais on est heureux de cette fatigue. On retrouve un enracinement charnel, physique, musculaire. L’effort n’est pas du tout forcé, ce n’est pas une compétition, on s’arrête quand on veut. On est dans l’éloge de la lenteur, de la tranquillité, de l’apaisement, on n’a de compte à rendre à personne. On perd son temps, mais on le perd avec bonheur. On ne laisse plus le temps nous prendre, on prend son temps.

On a l’esprit qui bat la campagne, dans tous les sens du terme. On n’est plus accroché à nos soucis. On va au-devant du monde, de l’imprévu, on est dans une forme de disponibilité, prêt à saisir toutes les occasions, ouvert aux événements, aux rencontres.


L’irruption d’un sacré intime

La marche permet aussi de résoudre des problèmes, de trouver des solutions et d’avoir des moments de rencontre intérieure, en particulier avec ceux que l’on a aimés et qui ne sont plus.

C’est l’irruption d’un sacré intime. Pour David Le Breton, le sacré intime s’oppose au religieux, qui est littéralement "ce qui relie". Le sacré, selon lui, est plutôt quelque chose de très individuel, de très personnel, comme la transcendance que l’on éprouve lorsque l’on revoit la maison de son enfance. C’est le regard, la remémoration.


L’appartenance au monde

"Toute marche commence en randonnée mais se mue peu à peu en pèlerinage au fil des jours", écrit David Le Breton. Progressivement, il y a une sorte de lâcher prise, on s’ouvre soudain au monde. On se sent progressivement appartenir au monde, on se sent dans une forme d’alliance avec le monde.

On éprouve un sentiment de transcendance intérieure, qui soit évoquera la beauté de la création de Dieu, si l’on est croyant, soit donnera le sentiment d’être mêlé au cosmos, le sentiment de résonance, de consonance avec le monde. Le sentiment d’exister le monde, l’émerveillement, que l’on n’éprouve pas quand on est chez soi, quand on est au travail, dans la ville.

On est dans un rapport d’amitié avec le monde, relié aux autres, à une communauté humaine et cosmique, on est dans la 'philia'.


Sortir de soi pour mieux se retrouver

" Marcher c’est reprendre corps, cesser de perdre pied et de faire des faux pas. On ne sort pas de chez soi, on sort surtout de soi".

Si on fait une marche de longue haleine, explique David Le Breton, on laisse derrière soi toutes ses anciennes routines, ses anciens repères, ses anciens usages, et on ignore quel homme ou quelle femme on va découvrir au terme du parcours. "Vous vous dépouillez de vous, au sens physique comme au sens symbolique, pour aboutir à une forme de renaissance."

Beaucoup prennent des décisions majeures pour leur vie au cours de leur marche, comme faire des changements essentiels ou décider de relativiser leurs soucis.

Ecoutez dans 'Et dieu dans tout ça ?' la suite de l’entretien avec David Le Breton.

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