Et dieu dans tout ça ?

Alexandre Lacroix : "Devenir père, c’est avoir une vie élargie et décentrée"


Y a-t-il un instinct paternel ? Les enfants nous aident-ils à penser, voire à philosopher ? Et au bout du compte, qu’est-ce qu’un père ? L’expérience de la paternité vous est racontée par l’écrivain et philosophe Alexandre Lacroix, père de cinq enfants. Il signe le roman Naissance d’un père, chez Allary Editions.

"Mes enfants auront été ma vie d’adulte, la paternité mon destin. Je l’ai subi et je lui ai fait confiance, il m’a terrassé et il m’a grandi."

Alexandre Lacroix a été marqué dans son enfance par le deuil : son père s’est tué quand il était très jeune. "Nous sommes très imbus de nous-mêmes, dans une civilisation très individualiste. Il y a une forme de sagesse à s’ouvrir à cette notion plus ancienne du destin, d’une certaine forme de tragique : on ne comprend pas grand-chose au sens de notre existence, les actes que nous posons sont fragiles et incertains. Et c’est ce qui fait la beauté de l’expérience de vivre."

Pour faire des enfants, et donc pour vivre l’une des choses les plus extraordinaires qui soient, il faut s’en remettre à des puissances extérieures, aux puissances naturelles que sont la grossesse, la nature, l’accident, l’imprévisible, l’aléa. C’est l’accepter en fait.

Etre père, surtout aujourd’hui en 2020, ce n’est pas essayer de se mettre dans un rôle pré-établi socialement, ce n’est pas essayer de se mettre à la place du pater familias dans un schéma social bien rodé, c’est une expérience, un vécu, et ça commence au moment de l’accouchement.

"Je pense qu’on naît à sa paternité, l’enfant naît, et à peu près au moment ou juste après, on naît à sa paternité, parce que la relation s’établit et se fait dans une dynamique vivante, qui ne correspond pas forcément à ce qu’on attendait."


Un récit de femmes

Entre hommes, on ne parle jamais des histoires d’accouchement, a constaté Alexandre Lacroix. Pourquoi les hommes gardent-ils le silence sur ce qu’ils ont vu ? "Ce silence est lié au fait que ces choses, qui font la chair même de nos existences, sont considérées comme indignes du discours."

Les hommes et les femmes sont toutefois assez différents. Là où les hommes parlent politique, Trump, pandémie,… de généralités creuses, les femmes parlent de leurs enfants, de leurs accouchements, d’enjeux qui sont réellement vitaux, de moments où elles ont joué leur peau. Et ça vaut le coup de tendre l’oreille parce que c’est beaucoup plus intéressant, affirme Alexandre Lacroix.

Cela doit être le résultat de l’éducation, les traces du patriarcat. En littérature, les écrivains écrivent sur leur père mais ne se décrivent jamais comme père.
 

Un lien indissoluble

Pour Alexandre Lacroix, parmi toute la gamme des relations humaines que l’on peut vivre, l’une des plus belles est la relation que l’on a avec ses enfants.

"Il y a quelque chose dans ces liens qui est mystérieux, qui est beau. On revient au sens de la fatalité, du destin. Le lien d’amour avec l’enfant est indissoluble, jusqu’à la mort. Et on n’est pas habitué à ça en 2020. Quand on crée des liens de couple, on peut les défaire. Sauf que là, on ne peut pas."

Les enfants ne vous prennent pas de temps, ils vous donnent du temps, parce qu’ils vous forcent à aller à l’essentiel. "Ce que vous faites, vous le faites plus fort. Votre vie est plus pleine, plus palpitante, vous ne vous diluez pas. La vie s’intensifie en un sens."
 

La philosophie de l’éducation

Chez les philosophes du 20e siècle aussi, on observe ce même ostracisme, ce même silence par rapport à la relation parent-enfant. Même s’ils ont connu l’expérience de la paternité, ils parlent de l’éducation dans une situation abstraite et dans un dispositif qui est la relation professeur-élève, dans un lieu qui ressemble à l’école. Là encore, il y a une dimension de notre expérience qui est gommée. On pourrait essayer de penser l’éducation à partir de cette expérience première et fondamentale.

Les philosophes considèrent que l’éducation est très liée au langage. "Or, ce qui est fondamental dans la relation parent-enfant, c’est qu’avant même de passer par le langage, ça passe par le corps, par des sensations, par le toucher, le regard, la nutrition, l’apprentissage de la propreté, la promenade et la découverte du monde à deux. Et là les philosophes sont très mal à l’aise, très désarmés, ils n’ont pas envie d’y aller et loupent quelque chose. Vous n’éduquez pas les enfants en leur parlant ! Beaucoup de choses passent par le mimétisme."

Pour Alexandre Lacroix, l’éducation, c’est une éducation à la liberté. "L’esprit des lumières, c’est essayer de sortir de l’état de minorité, dit Emmanuel Kant. Je trouve ça très beau que le but, quand on est parent, c’est d’aider l’enfant à sortir de l’état de minorité, ça veut dire être un sujet libre, libre de ses actes et de ses paroles. Ça veut dire que c’est une éducation à la liberté, et non pas à la contrainte. Ça veut dire que ça ne passe pas tant par une autorité qui brime que par un modèle imparfait."

"Les enfants ne sont pas dupes, ils les voient, vos défauts, très jeunes. D’abord ils s’en fichent de vos défauts, ce qui compte c’est que vous les aimiez. S’ils voient vos défauts, ils se sentent beaucoup plus libres de tâtonner librement dans cette aventure bizarre qu’est l’existence."

Et encore :

"Devenir père, c’est avoir une vie élargie et décentrée."

"La paternité, il faut prendre ça comme une improvisation."

 

Naître et être père, avec Alexandre Lacroix, c’est à écouter ici

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