Et dieu dans tout ça ?

Adèle Van Reeth : "La vie ordinaire est une vie de faux culs"

La vie ordinaire, avec Adèle Van Reeth
La vie ordinaire, avec Adèle Van Reeth - © Gallimard

"Oserais-je le dire ? Je ne crois pas que la philosophie nous soit d’aucun secours aujourd’hui", c’est ce qu’écrivait la philosophe Adèle Van Reeth au début de la crise sanitaire. En ces temps extraordinaires, elle nous invite à regarder droit dans les yeux l’ordinaire de nos vies. Et elle pose cette question : pourquoi la vie ordinaire devient-elle souvent le lieu d’un malaise ?

"La vie ordinaire est une vie d’hypocrite. On fait comme si c’était “déjà ça” de vivre “tranquillement”, comme si on ne voulait pas d’aventure. Comme s’il suffisait de se la couler douce dans les plis du laisser être pour atteindre la tranquillité tant recherchée. Sauf que la plupart du temps, on n’y arrive pas", écrit Adèle Van Reeth dans La vie ordinaire (Gallimard).

Adèle Van Reeth n’a jamais pensé que la philosophie lui ait été utile à un seul moment de sa vie, quel qu’il soit. Elle n’entretient pas un rapport d’utilité avec la philosophie, et c’est sans doute pour cela qu’elle l’aime.

"Je vis avec, je plonge dedans, parce que c’est le seul endroit où je trouve un rapport à l’existence qui me plaise, à savoir le fait de garder les yeux grands ouverts, y compris sur ce qu’on ne veut pas voir."

Il y a une grande âpreté de la philosophie, qui lui plaît parce qu’il lui semble qu’elle est identique à celle du réel. Seule la philosophie la place à cet endroit-là, un endroit nécessaire parce qu’il nous place de plain-pied dans les choses et que l’on peut ensuite aller vers d’autres endroits plus doux, plus joyeux, plus réconfortants.
 

"Je ne crois pas que la philosophie nous soit d’aucun secours aujourd’hui"

Si Adèle Van Reeth a dit que la philosophie ne lui paraissait pas nécessaire au début du confinement, c’est parce qu’elle a été consultée, comme beaucoup d’autres qui ont une voix publique, pour donner son avis et son analyse de la situation. Or, elle n’avait pas envie de jouer ce jeu-là.

"Trois jours après le confinement, on ne comprenait rien, on ne savait pas ce qui allait se passer, on ne savait pas combien de temps ça allait durer, et je trouvais ça assez malhonnête de faire comme si, moi, du haut de mon piédestal de philosophe, j’avais des recettes à donner et des conseils de lecture qui allaient vous faire du bien."


La violence de l’ordinaire

Les sons familiers paraissent parfois à Adèle Van Reeth insupportables.

"Ces sons en apparence anodins du bercement du lave-vaisselle, le vrombissement du frigo, le bruit d’une cuillère contre la tasse, par moments vont être lestés et chargés d’une grande violence. Soudain, ce bruit familier va avoir quelque chose d’absolument insolent par son caractère répétitif et va provoquer en nous un malaise qui nous donnera l’envie de nous échapper sur une autre planète."

C’est ce qu’elle appelle 'le frottement de l’ordinaire', cette violence qu’elle peut ressentir parfois à leur écoute. Cela peut s’appliquer aussi à des odeurs ou à des phrases. Un drame se crée tout d’un coup alors qu’il n’y avait rien.

Adèle Van Reeth a voulu essayer de comprendre pourquoi ce qu’on appelle 'la vie ordinaire' n’est peut-être pas du tout synonyme du banal, du domestique, du familier, mais au contraire recèle quelque chose de beaucoup plus lourd.


"La vie ordinaire est une vie de faux culs"

Adèle Van Reeth fait allusion par cette phrase à ceux qui, volontairement ou pas, considèrent que la vie ordinaire est le fin mot de l’existence, qui estiment que la satisfaction que va procurer la vie ordinaire est ce qui rend la vie digne d’être vécue, voire ne se posent même pas la question.

"Le soin que l’on prend à s’émerveiller devant les petites choses de l’ordinaire, et qui est parfois très agréable, est souvent synonyme de mauvaise foi. On se raccroche à ça, parce que c’est plus facile de vivre en faisant comme si. Ce sont les horaires qui comptent, la répétitivité du quotidien qui prime sur tout le reste, alors qu’en fait, ce n’est qu’une partie de la vie", explique-t-elle.

Elle précise toutefois qu’elle livre là une expérience toute personnelle, elle ne veut faire la morale à personne.
 

La quête de l’ordinaire

L’ordinaire ne peut être défini que par la négative. L’ordinaire, ce n’est pas le quotidien, ce n’est pas le banal, ce n’est pas le familier, ce n’est pas le domestique. Alors qu’est-ce que c’est, interroge-t-elle dans son livre ?

Le livre raconte, au fil d’une narration, cette quête de l’ordinaire : qu’est-ce que je cherche ? Et est-ce que je trouve ce que je cherche ? interroge Adèle Van Reeth.

Il lui tenait à coeur que, pour toutes les incursions philosophiques du livre, les philosophes convoqués soient incarnés, qu’ils soient des personnages, des corps et c’est pour cette raison qu’elle raconte des rencontres et des anecdotes.

"Tout le parti pris du livre est d’essayer de montrer que la philosophie ne sort jamais de nulle part, tout part d’une expérience, d’un corps, tout s’incarne.

Les philosophes sont d’abord des corps, et pas des êtres éthérés qui ont la sagesse et le recul dans chaque situation. La pensée n’est pas coupée du monde. C’est difficile de proposer une pensée, c’est parfois le travail de toute une vie, c’est une lutte, c’est un chemin."

Les réponses ne sont pas de ce monde, il vaut mieux en faire son deuil. Mais il faut apprendre à formuler les questions, voilà ce qui fait avancer.


"Je conçois donc je suis". Dans la suite de l’émission, Adèle Van Reeth évoque sa grossesse, qui a constitué une pause et une pose sur le chemin de son questionnement existentiel et qui a mis une limite à son doute.

Écoutez-la ici…

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