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[Littérature et édition] Aliénor Debrocq et Benoît Peeters : le coronavirus met en lumière la fragilité de tout un secteur

[Littérature et édition] Le point sur la crise avec nos artistes : Aliénor Debrocq et Benoît Peeters
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Le milieu culturel est l'un des plus directement impactés par la crise du coronavirus. Aucune discipline n’échappe à la règle. Aujourd’hui, nous prenons le pouls dans le monde du livre avec deux invités : l’écrivaine et journaliste Aliénor Debrocq et Benoit Peeters, fondateur et rédacteur de la maison d’édition Les Impressions nouvelles.

La fermeture des librairies a privé de nombreux auteurs d’une exposition médiatique. C’est le cas d’Aliénor Debrocq qui vient de publier il y a quelques semaines " Cent jours sans Lily " aux éditions ONLIT. C'est une enquête passionnante, une réflexion sur l’écriture et la littérature qui se dévore comme un thriller haletant. L’exercice du deuxième roman n’est jamais chose aisée tout comme la confirmation d’un nom dans le foisonnant univers des lettres.

Pour l’autrice, la parution de ce roman a eu une saveur plutôt étrange : " J’ai eu la chance de le présenter en librairie juste avant le confinement.  Ensuite l’existence de ce livre a été comme l’est l’écriture de la fiction en général, très solitaire et à distance. Le livre est toujours disponible sur le site de l’éditeur. Mais ça ne remplace ni l’opportunité d’être disponible en librairies ni la visibilité qu’il aurait dû avoir ". La paralysie du secteur culturel à grande échelle impacte tous les artistes.

La récente réouverture des librairies est une brèche d’optimisme pour les auteurs. C’est aussi l’opportunité d’offrir une seconde naissance aux publications stoppées dans leur élan. " Il y a toujours le travail de la presse qui a continué à faire la promotion de mon livre par des articles assez enthousiastes. J’espère que ça va lui donner un nouvel élan, une nouvelle impulsion ".

 

Cette situation crée un grand vide

De son côté, Benoit Peeters, romancier, biographe, scénariste mais aussi fondateur et directeur général des Impressions Nouvelles, rappelle le vide que provoque cette crise dans la vie d’un auteur.  Ceux-ci font vivre leurs sorties, leurs livres, leurs essais à travers des salons, des conférences, des festivals et des manifestations littéraires. Tout cela n’a plus lieu d’être jusqu’à nouvelle ordre.  " Dans la vie d’un écrivain, le confinement n’est qu’une accentuation de quelque chose qui est proche du quotidien. Ecrire un livre ça suppose avant tout de passer des heures de solitude, des heures chez soi.

Mais il est vrai que quand un livre parait, il y a le plaisir de l’accompagner, de le faire découvrir.  L’espoir que de futurs lecteurs tombent dessus par hasard et soient soudainement attirés par un titre, une couverture, un nom d’auteur.

Cette chose-là a été impossible pendant plusieurs semaines. Pour beaucoup d’auteurs qui ont investi énormément dans leurs livres, des mois sinon des années, c’était quelque chose de très douloureux et de très brutal ".

Un livre en chasse un autre

Un livre ne vit que quelques semaines. C’est un constat qui peut sembler cruel. Mais les chiffres sont là et ils témoignent de la difficulté d’exister durablement dans un secteur où de nouveaux noms et de nouvelles publications remplissent fréquemment les étalages et les bases de données.  Benoit Peeters de rajouter : " Dans tous les domaines nous sommes face à ce phénomène que certains appellent la surproduction, l’abondance mais ce qui n’a pas grandi c’est la taille des tables, c’est la surface des librairies, c’est le temps disponible pour les lecteurs. Il arrive que quelques livres prennent toute la place et qu’ils concentrent de façon presque exclusive toute l’attention comme c'est le cas certains films dans la production cinématographique ". 

Ecrivain, un vrai métier en manque de reconnaissance

Récemment, 400 écrivains, scénaristes, illustrateurs et dessinateurs parmi lesquels Enki Bilal, Delphine de Vigan, Tatiana de Rosnay ont signé une carte blanche dans Le Monde. Ce collectif tire la sonnette d’alarme. En France, les écrivains ne sont pas reconnus comme intermittents du spectacle. Ils ne bénéficient pas d’aide et n’ont pas droit au chômage comme c’est le cas en Allemagne ou au Canada où des " primes coronavirus " permettent aux artistes-auteurs de subvenir à leurs besoins. Une situation semblable en Belgique qui touche également Aliénor Debrocq : " je ne bénéficie pas du statut d’artiste, j’ai d’autres métiers qui se complètent et qui se nourrissent les uns les autres. J’enseigne la littérature, j’anime des ateliers d’écriture, je travaille comme journaliste dans la presse écrite culturelle. Mais c’est difficile de dégager du temps de création car c’est du temps où je ne gagne pas d’argent. Et ce n’est pas facile de concilier cette activité avec la vie de famille. Même en tant de confinement qui pourrait sembler être la situation rêvée pour se consacrer à la rédaction, ce n’est pas simple ".

Une production nationale noyée

A cela il faut ajouter un manque de visibilité cristallisé par l’impressionnante rentrée littéraire venue de France. Une opinion que défend l’autrice de "Cents jours sans Lily " : " Nous ne mettons pas en avant la littérature nationale. Je ne réclame pas de discrimination positive pour les livres écrits par des Belges et publiés par des maisons d’édition du royaume.  Mais il manque un véritable coup de fouet, une visibilité à long terme. 

Je ne parle pas uniquement de la crise du Covid-19 qui met en lumière la fragilité de tout un secteur. Il y a un problème de reconnaissance.

 Des propos que vient confirmer le spécialiste de l'univers de Tintin : " Au sein des Impressions nouvelles, nous sommes extrêmement soucieux de donner à chaque livre sa chance. Nous avons réorganisé notre programme pour la rentrée littéraire qui se déroule de coutume début septembre. Il faut mettre l’accent sur les livres publiées par les éditeurs belges et les auteurs belges qui n’ont pas toujours cette visibilité souhaitable ". Gageons que les prochains mois soient pour les artistes-auteurs de la Fédération Wallonie-Bruxelles l’occasion de rayonner dans les rayons des librairies !