Entrez sans frapper

Lire le monde à travers le football, avec Olivier Guez

C’est le football, cette passion absurde et dévorante que partagent des milliards d’hommes et de femmes à travers le monde, trait d’union de la planète globalisée, que décrit le journaliste et écrivain Olivier Guez dans un recueil de textes et de photographies de légende. Il a constaté que ce sport était le miroir des nations, de leur mémoire, de leurs conflits et de leurs imaginaires.

Une passion absurde et dévorante. Écrits sur le football (L’Observatoire) est un livre qui permet donc de lire le monde à travers le football. Sur un terrain de football se racontent l’identité de la France, le stalinisme et le dégel en Union soviétique, la question raciale au Brésil, la modernité de l’Argentine et de Diego Maradona, le destin de l’Allemagne de l’Est après la réunification, les ambitions planétaires du Qatar et, sous l’égide de la FIFA, les dérives du capitalisme depuis trente ans.


Pourquoi le succès du football ?

Un soir d’été 1982, Olivier Guez assiste à son premier match de football lors de sa première coupe du monde. Il n’a pas 10 ans. Il ne s’est jamais vraiment remis de ce spectacle grandiose.

Le foot nous ramène non seulement à notre enfance mais probablement aussi, dans le meilleur des cas, à notre père, avec qui l’on pouvait regarder les matches à la télé ou aller au stade.

Aimer le foot, c’est faire partie d’une immense communauté. Il y a la religion, et puis il y a le foot. Mais pourquoi le football plus qu’un autre sport ?

"C’est un mystère de l’univers depuis 150 ans, mais je pense que la raison principale, c’est que c’est simple, explique Olivier Guez. Et donc, n’importe qui peut jouer au football, n’importe qui peut pousser un ballon dans une cage. Si on n’a pas les moyens d’avoir un ballon dans certaines régions du monde, on peut faire une boule de papier, une boule de chaussettes, une boule de je ne sais quoi, et c’est parti. Et donc on n’a besoin d’aucun équipement, on n’a pas besoin d’être en club, on n’a pas besoin d’être licencié. Il suffit de pousser un ballon."

Le football est égalitaire et méritocratique, ajoute-t-il. Comme dans tous les sports, soit vous êtes bon, soit vous n’êtes pas bon. Vous ne pouvez pas tricher. Il n’y a pas de piston dans le sport et en particulier en football, tout le monde part sur la même ligne.
 

Un sport absurde ?

Ce qui est 'absurde' dans ce sport, ce n’est pas le football en lui-même, c’est sa frugalité. Il n’y a pas beaucoup de buts en football, et c’est cette rareté du but qui rend le jeu potentiellement cruel et donc excitant pour nous.

"C’est ce qui crée la tension dramatique incroyable d’un match de football, c’est qu’on sait qu’on ne remonte pas facilement. Et on sait aussi qu’un but, quelque part, ne vous met pas à l’abri. Et donc, plus les minutes passent et plus la tension augmente. Si vous prenez le rugby, le handball, le waterpolo ou le basket, on marque beaucoup plus. Quelque part, on peut refaire son retard très rapidement, dans les toutes dernières minutes. Alors qu’au football, c’est tout au long de la partie et donc ça met les spectateurs et les supporters dans un état de transe tout à fait étonnant, même pour les gens les plus rationnels, les plus posés. Et c’est un lieu de mixité sociale très intéressant, le football et le stade."
 

Lire le monde à travers le football

Olivier Guez appréhende le foot par tout ce qu’il permet d’éclairer. Il observe ainsi qu’en Russie, ce n’est pas l’attaquant, c’est le gardien de but qui est vénéré. C’est 'l’être à part' : il est tout seul dans sa cage, il est habillé différemment des autres.

"Dès les années 20 et 30, l’Union soviétique se voit comme une citadelle assiégée et donc il faut un gardien : il y a une ligne de démarcation, il y a une frontière à défendre. Et donc c’est le gardien de but qui devient effectivement le rempart qui va permettre, de façon métaphorique, de protéger les frontières. Et donc, vous avez des films, dans l’Union soviétique des années 30, où on met en scène un gardien qui va défendre la partie assiégée. […] Et puis ce gardien, héros de films et de livres va devenir réalité en la personne de Lev Yachine, dans les années 50-60, un gigantesque gardien qu’on appelle l’araignée noire, très charismatique. […] En plus, les Soviétiques sont malins et vont l’utiliser à des fins de propagande. […] Il va devenir l’ambassadeur sportif de cette Union soviétique qui prétend être plus détendue qu’auparavant."

Pour Olivier Guez, on peut vraiment lire le monde à travers le football : la question identitaire de la France, l’Allemagne d’après-guerre, l’Italie d’après-guerre, l’Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest,…

Il aborde par exemple la question raciale au Brésil, à partir du dribble. Quand les jeunes Blacks des favelas arrivent dans le football brésilien, qui va devenir LE football mondial, "ils dribblent pour sauver leur peau, pour ne pas avoir à se confronter au défenseur blanc. En fait, il faut se remettre dans le contexte de l’arrivée du football au Brésil. A la toute fin du 19e siècle, le Brésil vient d’émanciper les esclaves, extrêmement tardivement. On a donc vraiment une société totalement clivée, avec d’un côté les Blancs, de l’autre les Mulâtres et les Noirs. Au départ, le foot étant un sport anglais, il va être copié par l’aristocratie blanche, […] quelque chose d’assez snob, d’assez élitiste, où les Noirs n’entrent pas. Les premiers joueurs Noirs, pour être inclus, doivent se travestir, se lisser les cheveux, se blanchir le visage. Ils mettront au point des feintes pour éviter les contacts avec les joueurs blancs. Et donc ils vont se mettre à dribbler et c’est comme ça que certaines figures vont être mises au point au Brésil."


Vers un foot moins égalitaire ?

Maradona est mort… mais peut-être que le foot est mort aussi, observe Olivier Guez. La prochaine Coupe du Monde va se passer au Qatar, le turbo capitalisme est en route dans le foot comme dans le monde. Les droits télé iront de plus en plus à des opérateurs privés, les matches seront visibles sur abonnement.

Le foot deviendra-t-il moins démocratique ?

"Le football reste accessible à tout le monde, tout le monde peut encore jouer au football. C’est simplement une certaine élite du football qui s’émancipe, quitte le reste du football, pour devenir une industrie du divertissement."

"Je suis en train de m’éloigner du football. Il y a trop de matches à la télévision, on se perd dans ces bouquets de chaînes, il y a un moment, ça suffit, ces abonnements, ça n’a aucun sens. Il y a quelque chose d’indécent dans les salaires, même si ça correspond à une économie de marché, il y a quand même quelque chose d’assez gênant, mais ce n’est jamais remis en question. Et il y a une hiérarchie qui est train de se constituer dans le football et qui devient inamovible. Ce n’est plus du sport dans ce cas-là !" regrette Olivier Guez.
 

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