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Jane Birkin : "Chanter Serge n'est pas un plaisir, c'est une responsabilité"

Jane Birkin : "Chanter Serge n'est pas un plaisir, c'est une responsabilité"
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Jane Birkin : "Chanter Serge n'est pas un plaisir, c'est une responsabilité" - © LOIC VENANCE - AFP

Jane Birkin fait l’actualité avec la sortie du deuxième tome de ses mémoires 'Post-scriptum – Le journal intime de Jane Birkin 1982-2013'. Elle sera aussi en concert à Bruxelles prochainement, avec Birkin/Gainsbourg, Symphonie Intime. Intime, elle l’est aussi, dans cet entretien pour Entrez sans Frapper.

A l’été 2016, sous l’impulsion de l’Orchestre Symphonique de Montréal, Jane Birkin entame le concert Birkin / Gainsbourg le Symphonique, prévu pour deux représentations à l’origine. Quatre ans plus tard, elle tourne toujours avec ce spectacle dans les plus grandes salles du monde.

C’est toujours entourée de Nobuyuki au piano et de sept autres musiciens que Jane Birkin présente aujourd’hui son répertoire en version Symphonie Intime. Elle sera le 20 février au Cirque Royal de Bruxelles et le 21 février au Théâtre Royal de Mons.


Pourquoi cette fascination pour Birkin et Gainsbourg ?

"Je ne sais pas très bien. A Hong Kong, les salles étaient combles alors que les gens ne parlent pas le français. Je t’aime moi non plus et Blow up comptent pour beaucoup dans le monde entier, même la traduction des journaux intimes. L’oeuvre de Serge est connue en France bien sûr. C’est toujours très étonnant. "

"Avec un orchestre philharmonique, je ne peux pas faire mieux, tellement c’est bien ! C’est touchant et avec cette façon dont Nobuyuki a construit l’affaire, il me semble qu’on entend encore mieux les mots. […] Je vois les gens qui pleurent, qui découvrent encore une fois les mots de Lost song, de Baby alone in Babylone, Fuir le bonheurC’est probablement les meilleures chansons qui ont été écrites depuis Apollinaire, Baudelaire. C’est ce qu’on a dit à sa mort, et ce n’est pas faux."


La magie des chansons de Gainsbourg

Enrober ces chansons, que ce soit pour Arabesque, de manière orientale avec un orchestre arabe, de manière symphonique ou ici en musique de chambre… Ces chansons, habillées de quelque manière que ce soit, fonctionnent. Ça tient presque de la magie.

Les mots sont tellement beaux, les rimes,… c’est la grande beauté de Serge. Les mots ne vieillissent pas, ils sont d’un haut niveau de poésie, même si lui n’aimait pas que l’on dise cela, il voulait qu’on dise qu’il était juste terriblement doué.

La séparation entre Jane et Serge n’a pas empêché la sortie d’albums formidables dans les années 80. Même la mort n’a pas tout arrêté, il y a encore eu un après.

"C’est ce qu’il y a de mieux, devenir l’ami de la personne avec qui on a vécu. On prend ça comme une telle chance. Il m’a en plus donné ses chansons à chanter, son côté féminin, jusqu’à sa mort. Ça, je pense que c’est du jamais vu. Un créateur et la personne qui l’a inspiré, après leur vie ensemble et jusqu’à sa mort… Je suis assez fière."


Pourquoi ce couple est-il mythique ?

Pour Jane Birkin, c’est peut-être parce que les gens se souviennent de leur propre jeunesse à travers le couple Birkin-Gainsbourg. Certains lui ont dit être impressionnés parce qu’ils représentent l’Histoire.

"Il y en a eu des couples dans l’Histoire, mais un couple avec autant de création entre eux, à part l’amour, les scandales, les enfants,… c’est un peu rare. Les personnes qui ont 70 ans maintenant se souviennent de leur propre jeunesse, et ça les pique."
 

Les Dessous chics

C’est la chanson préférée de Jane Birkin, "parce que c’est le portrait de Serge, très explicitement, maquillé outrageusement en rouge sang. Il était aussi ce personnage outrancier, choquant, mais à l’intérieur c’était tout de même Ginsburg, sinon Gainsbourg, en dessous de ce Gainsbarre."

"Les Dessous chics, c’est la pudeur des sentiments, maquillés outrageusement rouge sang. Se garder au fond de soi, fragile comme un bas de soie, c’est lui aussi. Alors quand je le chante, je trouve que je fais un mini-portrait de lui. Je le chante bien aussi, parce que c’est très haut, et dans l’intime, c’est encore plus nécessaire que quand c’est avec 60 musiciens, il faut être tout à fait impeccable."

Si Serge Gainsbourg n’est pas traduit du tout, c’est parce que ses textes sont intraduisibles en anglais. C’est le cas des Dessous chics, difficilement traduisibles sans tomber dans un peu de vulgarité.

Les mélodies sont pourtant tellement fortes que je suis étonnée que les Américains ne les aient pas chopées, juste pour la mélodie, en y mettant d’autres mots. J’étais vexée qu’ils ne l’aient pas fait. Lui, il se faisait une raison en disant : "C’est peut-être parce que je suis trop fort". Son image à lui était si forte qu’elle intimidait les gens. Oui, il était trop fort.


Chanter Serge

"Je ne dirais pas que c’est un plaisir de chanter Serge. C’est un niveau très haut qui vous met une terrible pression, avec parfois des mots qui sont compressés pour coller sur très peu de notes. C’est un vrai cauchemar à chanter, pour le mettre en place, au départ. Après, on s’habitue. En comparaison, chanter Alice de Tom Waits, c’est la facilité même et c’est génial. Avec Serge, c’est comme s’il fallait absolument ne pas être moins bien. C’est très haut aussi, donc ça demande un registre vocal absolument impeccable. […] Ce que j’aime surtout, c’est chanter des duos avec des gens que j’admire ; parfois j’arrive en Belgique et je peux chanter avec Arno, c’est un plaisir partagé.

Grâce à ces autres auteurs, ça m’a donné un prolongement. Franchement, je pensais que peut-être je ne valais rien sans Serge. C’était une vraie question. […] Donc j’ai découvert Miossec, un tas d’auteurs qui étaient nouveaux pour moi. Ça, ça va dans le rang du plaisir. Chanter Serge, ce n’est pas un plaisir, c’est une responsabilité."

Post-scriptum – Le journal intime de Jane Birkin 1982-2013 (Fayard)

C’est le second volume du journal intime de Jane Birkin, après le succès retentissant du premier volume, Munkey diaries (1957-1982), qui évoquait toutes les années 60 et 70, les années Gainsbourg, les années des Yéyés. Il s’arrêtait en 1980-1981, juste après la séparation d’avec Serge Gainsbourg et au moment de la rencontre avec Jacques Doillon.

Le deuxième tome couvre la période 1982-2013. Il commence juste avec la naissance de sa fille Lou. Un mot y est plus fort que tous les autres : maman"C’est le plus grand plaisir, c’était d’être maman, c’était d’accoucher, de les avoir larves, bébés, tout petits, à la naissance, et puis à quatre pattes, debout, et puis teenager. C’était un vrai, vrai plaisir."
 

Un autre mot important du livre est le mot amour

"C’est vrai que ça fait très longtemps que je n’ai plus eu l’agonie d’être amoureuse, l’agonie de se demander où est l’autre personne, est-ce que vous êtes en train de le perdre.

J’ai vu mon visage se transformer, d’une personne drôle, qu’on a envie de voir, à ce visage sinistre, qui regarde l’heure, qui panique, qui suinte la défaite, pratiquement.

Et ça, je ne l’ai pas eu depuis très longtemps, depuis Olivier Rolin que j’aimais vraiment énormément et qui a tenu à être un copain, qui était une merveille d’homme. Mais c’est vrai que je n’ai pas paniqué depuis longtemps, dans ce sens-là. Probablement qu’on bascule vers autre chose…"


En amour, tout était toujours un peu compliqué

"Mais c’était très joyeux aussi. Il y a quelque chose de tellement invraisemblable quand quelqu’un tombe amoureux de vous. C’est vrai que c’est une chaleur qu’on n’a pas… c’est comme un autre pays un peu […]

Ça me divertit, de voyager, d’aller ailleurs. Je me fais chier chez moi, c’est vrai, je m’ennuie toute seule. Et d’avoir la possibilité d’aller rejoindre les autres, avec les excuses des chansons, des interviews, des livres, c’est un bonheur. Je trouve aussi qu’une échappatoire est très nécessaire à sa propre vie. […] Je trouve que c’est une telle chance d’être dans un milieu où on peut parler avec les gens, entendre des histoires… La communication en fait. Je serais une ermite très triste."

Ecoutez ici l’intégralité de l’entretien

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