Entrez sans frapper

Henry David Thoreau, le précurseur de la désobéissance civique

Vivre à l'écart d'impératifs que l'on n'aurait pas choisis, conseillait Henry David Thoreau
Vivre à l'écart d'impératifs que l'on n'aurait pas choisis, conseillait Henry David Thoreau - ©

"Je m’en allais dans les bois parce que je voulais vivre sans hâte. Vivre, intensément, et sucer toute la moelle de la vie. Mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie pour ne pas découvrir, à l’heure de ma mort que je n’avais pas vécu", écrivait Henry David Thoreau, philosophe, naturaliste et poète américain. Son livre Walden, publié en 1854, est un monument de la littérature américaine. Il est aussi d’une incroyable actualité…

Ce poème, on le retrouve cité dans Le Cercle des Poètes disparus. C’est l’un des nombreux hommages cinématographiques rendus au Walden d’Henry David Thoreau, sans compter tous ceux qui lui ont été rendus en littérature.

Le livre, écrit au milieu du 19e siècle, est à la fois de la pure poésie, mais aussi un pamphlet sur l’époque. Il est surtout d’une modernité incroyable. Il parle de simplicité volontaire, de retraite du monde moderne, de ralentissement du rythme de vie, d’un retour à la terre et à la contemplation, de la désobéissance civile. Il recommande aussi de ne pas consacrer sa vie uniquement à la gagner, de ne pas accepter l’ordre du monde et le progrès à tout va, mais de tenter d’imposer un rythme qui nous est plus proche.
 

L’histoire… et la légende

Henry David Thoreau était un fils d’immigré de la deuxième génération, son père possédait une usine de crayons, raconte Brice Matthieussent, le traducteur de Walden, paru dans une belle édition en novembre 2018, aux éditions Le Mot et le Reste.

Il vivait dans le petit village de Concord, dans le Massachusetts., qui accueillait des écrivains fabuleux : Nathanaël Hawthorne, Herman Melville, Ralph Waldo Emerson… Même si Henry David Thoreau avait fait Harvard, il était une espèce de sauvage. Il était l’homme à tout faire d’Emerson.

Emerson va lui prêter un terrain, pas très loin de Concord, au bord de l’étang de Walden. Thoreau y construit une cabane bien aménagée et s’y installe seul. Il y vit en pleine nature au milieu des oiseaux, des poissons, des animaux, un peu comme un ermite ; à ceci près qu’il va souvent manger le soir chez sa mère, à une heure de là, ce que la légende oublie souvent de dire.

Il faut aussi démonter cette légende qui veut qu’il ait vécu toute sa vie comme un ermite : il n’a habité cette cabane que 2 ans, 2 mois et 2 jours. Ensuite, il est revenu à Concord, il a donné énormément de conférences dans toute la Nouvelle Angleterre et a tenu un journal tout au long de sa vie.


Walden, une critique de la société américaine

Walden est une recomposition d’extraits de son journal, qu’il a mis longtemps à écrire, pour finalement aboutir à cette fiction, ce résumé des deux années passées au bord du lac Walden, récapitulées en quatre saisons.

Pour Brice Matthieussent, Henry David Thoreau n’est pas du tout un asocial : il adore les bars, les cafés, la société en général, à une condition : c’est qu’il y ait quelqu’un qui l’intéresse. Ceci dit, il est plutôt dégoûté par ses contemporains, plutôt misanthrope. C’est aussi un puritain calviniste : il ne boit pas de vin ni d’alcool, et guère de café ou de thé. Rien ne vaut l’eau pure, dit-il.

Walden est une critique virulente de la société de son époque, aux mains de politiciens en qui il n’a absolument aucune confiance. Il voit aussi dans le clergé des gens qui ne font que profiter de la crédulité et de la misère des gens.

Et il voit les Etats-Unis commencer à être entièrement aux mains des commerçants, et tous les gens se soumettre à l’empire de l’argent, en particulier les agriculteurs. "Ce n’est pas le paysan qui possède la ferme, c’est la ferme qui possède le paysan."

Dans un chapitre intitulé Economie, il affirme qu’à cause de l’argent, le monde ne tourne plus rond, que la vie des citoyens leur échappe de plus en plus. L’industrialisation n’est pas encore passée sur le monde, et pourtant cette réflexion est d’une parfaite actualité.


Un appel à la désobéissance civile

Henry David Thoreau est déjà certain que tout le monde va devenir esclave du travail. Il s’élève contre cet esclavage matérialiste. Il y oppose le retour à la nature, la marche, le rien faire, la pêche à la ligne, une volonté de lâcher prise et de vivre à l’écart d’impératifs que l’on n’aurait pas choisis. En cela, il fait partie des transcendantalistes, tout en restant un peu marginal.

La désobéissance civique, c’est aussi exactement ça, précise Brice Matthieussent. C’est-à-dire que si la société essaie de vous imposer un comportement avec lequel vous n’êtes absolument pas d’accord, vous devez lutter contre la société civique, contre les diktats qu’elle essaie de vous imposer et vous devez, au nom de principes supérieurs qui sont les vôtres, en votre âme et conscience, désobéir.

Pour Thoreau, la plupart des hommes sont dans la résignation, dans 'un désespoir tranquille'. Il les invite à se réveiller. Cette notion de désobéissance civile a parlé à énormément de contestataires, qui ont brandi son livre : les étudiants américains dans les années 60, les étudiants suédois en 1968, Martin Luther King, le Mahatma Gandhi, et jusqu’à José Bové, récemment en France.

Walden est vu comme une sorte de traité de contestation de ce monde qui essaie de vous imposer en douceur, insidieusement, son mode de vie, son idéologie, ses moyens de contrôle et de non-expression.

Comme tous les grands livres, Walden est prémonitoire.

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK