Entrez sans frapper

[FEUILLETON] L'injuste destin du Pangolin : Journal d'un confinement (neuvième jour)

[FEUILLETON] L'injuste destin du Pangolin : Journal d'un confinement (Episode 1)
[FEUILLETON] L'injuste destin du Pangolin : Journal d'un confinement (Episode 1) - © Tous droits réservés

Entrez sans Frapper vous propose le journal du confinement, un roman-feuilleton sous forme de cadavre exquis, intitulé "L’injuste destin du Pangolin". Chaque jour, un chroniqueur différent (Adeline Dieudonné, Myriam Leroy, Sébastien Ministru, Eric Russon et Jérôme Colin) vous livre son épisode.

 

Episode 7

Le neuvième jour

 

Mercredi 11 heures. Léa en est à son troisième apéro… De toute façon, elle s’en fout – aujourd’hui, c’est son jour de congé… Sa vitre de protection à la caisse du Delhaize, son masque, le "bip" monomaniaque du scan et tous ces gens qui pleurent pour des rouleaux de papier hygiénique – ça ne va pas lui manquer. Avec ses copines de caisses, elles rigolent. Entre elles, elles disent des trucs pour décompresser :

 

-       Au moins, s’ils crèvent, ils crèveront avec le cul propre, dit Colette.

-       A mon avis, y’en a qui en congèlent, c’est pas possible, enchaine Anna.

-       Ces gens n’ont pas de bidet ? conclut Fatima…

 

Léa ne sait pas si elle boit pour oublier que les supermarchés pourraient ouvrir de 7 à 22 heures… Ce serait au-dessus de ses forces… Et encore, elle – ça va, elle n’a pas de gosses… Quand elle pense à Mimi et Laura qui doivent faire garder leurs mômes et se démerder… "J’t’en ferai bouffer, moi – du papier cul ".

Elle sent qu’elle est bien partie – là… Elle sent bien qu’elle pourrait s’engueuler avec la porte du frigo… Elle ne sait pas si elle boit pour oublier son boulot ou pour oublier l’autre débile… qui lui a envoyé un texto à 3 heures du matin : "J’ai déconné, pardon"… C’est bien les mecs – ça: "J’ai déconné, pardon." Ils sont tout le temps en train de demander pardon,… Comme s’ils venaient de casser un vase devant leur maman…

En se resservant un verre de vin blanc, Léa dit à voix haute :

- T’as bien fait de dégager, crevard…

 

Au fond d’elle, elle pense :

 

- Quel con ! Mais quel coup !

 

Elle finit la bouteille de vin et ouvre son laptop pour suivre les infos… Et comme si le monde savait qu’en ce moment même elle est déjà en manque – elle lit ce titre: "Une distillerie recycle son gin pour en faire du gel hydroalcoolique."  Comme si l’univers entier sentait que se faire planter par Antoine, c’était pire que voir sa vitre de protection exploser en mille morceaux, Léa lit un article sur le secrétaire général de l’ONU – Antonio Guteress – qui annonce que, face à l’épidémie de coronavirus, "toute l’humanité est menacée."

 

Et elle se dit :

 

-       Bien sûr que toute l’humanité est menacée. La preuve… Il est 13h30 et il n’a toujours pas laissé de message… Si Antoine fait le mort, que l’humanité crève… J’irai sur Tinder ce soir pour voir ce qui reste de comestible dans les rayons.

 

Elle compte bien swiper sans modération. Et en mettre quelques-uns à congeler aussi, en attente.

 

Là-dessus – comme une alcoolo qu’elle n’est pas mais qu’elle pourrait devenir, elle claque le capot de son ordi, se lève, se retourne et s’écroule sur son lit… Sa dernière pensée avant de s’endormir : "Dieu, si tu existes, fais que je ne meurs pas étouffée dans mon vomis" 

 

Il fait nuit quand Léa se réveille. Sa premier réflexe est de se dire : "Chouette, je ne suis pas morte." Son deuxième, de regarder son téléphone: "Chouette, pas de messages d’Antoine."

 

-       Qu’est-ce qu’il fait? Il est où? Je sais même pas où il habite? Il s’est fait virer du garage – ça, c’est sûr… Il pense peut-être que, moi – je vais lui envoyer un message. Mais lui, il rêve…

 

Au petit matin, Léa prend son téléphone et tape un texto à Antoine : "Pardon accordé. Je suis plus solide qu’un vase "… Et elle envoie le message, en pensant que 56 personnes supplémentaires sont mortes du coronavirus aujourd’hui en Belgique. " OK, pense Léa – c’est moche… Mais tant qu’Antoine n’est pas la cinquante-septième : tout va bien." 

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK