Entrez sans frapper

[FEUILLETON] L'injuste destin du Pangolin : Journal d'un confinement (huitième jour)

[FEUILLETON] L'injuste destin du Pangolin : Journal d'un confinement (Episode 1)
[FEUILLETON] L'injuste destin du Pangolin : Journal d'un confinement (Episode 1) - © Tous droits réservés

Entrez sans Frapper vous propose le journal du confinement, un roman-feuilleton sous forme de cadavre exquis, intitulé "L’injuste destin du Pangolin". Chaque jour, un chroniqueur différent (Adeline Dieudonné, Myriam Leroy, Sébastien Ministru, Eric Russon et Jérôme Colin) vous livre son épisode.

 

Episode 6

Le Huitième jour

10h.

Antoine a tendu l'oreille.

Les flics avaient l'accent flamand. Antoine s'est demandé ce que ça devait donner, point de vue confort, une moustache sous un masque.

Ils ont sonné, ils ont cogné à l'étage du dessous. Personne n'a ouvert.

La veille, Léa lui avait résumé un article qui disait combien le confinement était un piège pour les victimes de violences conjugales, un piège pour les enfants abusés.

Cette phrase ne cessait de faire des loopings entre ses oreilles  : " C’est pas un gars avec qui on se réconcilie.  " Un pédocriminel, l'ex de la voisine  ? Voilà qui ajoutait une couche au malaise qu'Antoine ressentait dans cet appartement depuis deux jours. Depuis qu'il y était seul la journée, sans Léa, et qu'elle rentrait le soir couverte de germes et de bacilles.

Entre 20 et 50 ans, les femmes seraient plus touchées par le virus que les hommes. Et comme en plus, Léa était caissière...

La peau des mains d'Antoine craquelait de partout et chaque goutte d'eau savonneuse lui faisait l'effet d'un bain d'acide.

Il avait connu un épisode d'apaisement, après avoir lu lundi que la courbe des morts s'aplatissait, en Belgique. Le bourgeon d'un espoir, qu'il avait entretenu en prenant le soleil sur le balcon. Et puis paf, ce midi, retour à la réalité  : de nouveau l'hécatombe, 34 morts depuis la veille. Même si les hospitalisations baissaient. 

L'angoisse tambourinait sur ses côtes.

Et la manière dont Léa gérait la sienne lui convenait de moins en moins. Il espérait se dérober aux infos les plus anxiogènes mais n'y parvenait pas, tant sa logeuse passait son temps à égrainer le pire du pire des horreurs du Net.

Cette patinoire transformée en morgue à Madrid. Ces cadavres découverts par des militaires dans des maisons de retraite, toujours en Espagne. Le confinement toujours plus strict en France. Et même Boris Johnson qui avait arrêté de déconner  : tout cela refermait sur la poitrine d'Antoine les serres d'un aigle qui s'apprêtait à lui décapsuler la tête.

Les flics ont fini par se jeter sur la porte de la voisine en hurlant de s'en éloigner. Antoine a entendu un crac, quelque chose qui cédait, puis une mêlée indistincte de cris dans plusieurs langues. Une grosse voix d'homme qui protestait. Des insultes. Les pleurs d'une femme. C'était affreux, affreux, affreux. Il y a eu des bruits de lutte dans l'escalier, des ordres étouffés par des masques. Et puis plus rien. Dans ce silence brutal, l'aigle a commencé à percer la dure-mère du cerveau d'Antoine.

Le jeune homme ne pouvait pas rester là.

Il a saisi son téléphone pour envoyer un texto à Léa, a découvert le sien. "  T'as vu que les coiffeurs allaient aussi fermer, maintenant  ?  ", avec un emoji qui riait  . Il ne comprenait pas comment cette fille avait encore le coeur à plaisanter.

Ses poings se sont serrés, il en a balancé un dans le mur et a commencé à saigner aux jointures.

S'il restait, c'est sûr, viendrait bien un moment où ils se mettraient sur la gueule, Léa et lui. S'il restait, c'est sûr, il allait devenir dingue. S'il partait aussi d'ailleurs.

Alors autant devenir dingue avant que Léa s'aperçoive de quelle couille molle elle s'était entichée.

Antoine a mis deux-trois affaires dans un sac en plastique. Il a ouvert le frigo et y a dérobé un pack de six bières. En a dégoupillé une, puis deux. Le temps de prendre son élan.

Il s'est décidé à répondre à ce message de son pote Jim  : oui, il serait là ce soir, c'était pas raisonnable mais c'était ça ou crever, en tout cas crever tout de suite.

Quand Léa est rentrée, il n'y avait aucun mot mais trois cannettes vides sur la table de la cuisine.

Ce matin, elle s'est réveillée seule, les mâchoires encore serrées de la veille.

Un arrêté ministériel allait élargir les heures d'ouverture des commerces.

Et Antoine avait envoyé, à 3h du matin  : "  J'ai déconné. Pardon.  "

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK
PureVision
en direct

Pure

PureVision