Entrez sans frapper

Ennio Morricone est décédé: qui était-il vraiment ?

50 ans de musique en 18 disques thématiques : il s'agit du projet discographique le plus vaste jamais consacré au compositeur, producteur et chef d'orchestre italien.
4 images
50 ans de musique en 18 disques thématiques : il s'agit du projet discographique le plus vaste jamais consacré au compositeur, producteur et chef d'orchestre italien. - © Universal Music

Le compositeur italien Ennio Morricone est décédé dans la nuit de dimanche à lundi, indiquent les médias italiens. Il avait 91 ans.

Stéphane Lerouge était l’invité d’Entrez sans Frapper pour présenter le coffret "Ennio Morricone : Musiques de films, colonne sonore, original soundtracks 1964-2015" (Universal – Panthéon). Focus sur trois grandes collaborations d’un monstre sacré du cinéma.

Le western – malgré lui – avec Sergio Leone

À 91 ans, Ennio Morricone a composé la musique de plus de 500 films et programmes télévisés et a vendu 70 millions de disques. L’année dernière, Stéphane Lerouge restaurateur de bandes originales de films et responsable de la collection discographique "Écoutez le cinéma !" au sein d’Universal Music a rencontré ce monument de la musique à Rome, sa ville natale. "Il vous dévisage et vous juge un tout petit peu… Il y a quand même des étapes à franchir avant d’arriver à briser la glace avec Morricone". Ne lui parlez surtout pas de western spaghetti : il déteste l’expression et regrette que sa longue carrière soit réduite à ce genre cinématographique. Pourtant, c’est sa collaboration avec le pape du western italien huit films entre 1964 et 1984 qui marque encore les esprits aujourd’hui.

Ennio Morricone et Sergio Leone fréquentent la même école primaire à Rome dans les années 30, comme ils le découvriront par la suite. Les camarades de classe se retrouvent trente ans plus tard pour la célèbre Trilogie du dollar avec Clint Eastwood ("Pour une poignée de dollars", "Et pour quelques dollars de plus" et "Le Bon, la Brute et le Truand"). Peu à peu, une méthode particulière s’impose : Morricone écrit la musique avant le tournage du film, afin que Leone dirige ses acteurs à travers celle-ci. Pour les acteurs, "les notes du premier comptent autant que les mots du second…".

Au cinéma, on ne peut pas écouter avec attention la musique… Il y a les dialogues, les bruits, les effets spéciaux, tout cela distrait le public. Or la musique doit être écoutée et les concerts permettent au public d’écouter ma musique, seulement ma musique.

La musique expérimentale avec Henri Verneuil

Selon Stéphane Lerouge, le duo que forme le maestro avec Henri Verneuil est tout aussi important à souligner : "Ce sont deux artistes qui ne peuvent pas se parler avec des mots", à défaut de parler la même langue. "Le Clan des Siciliens" (1969) illustre bien ce décalage franco-italien : le mafieux sicilien est joué par Jean Gabin, l’inspecteur au nom breton par Lino Ventura. Pour ramener un peu d’Italie à l’identité de Gabin, Morricone a utilisé le son des guimbardes siciliennes, traditionnellement associées au folklore. La bande originale du film puise également son inspiration dans un prélude de Bach et dans les sirènes des ambulances parisiennes. "C’est un peu le roi de la combinazione musicale, il passe des heures en studio à trafiquer des sons. C’est ce qui le différencie de John Williams par exemple, qui s’inspire surtout de la musique néoclassique du 19ème-20e siècle". La trompette, le premier amour de Morricone, est également un fil rouge dans nombre de ses partitions.

"Peur sur la ville" (1975), énorme succès commercial qui met en vedette Jean-Paul Belmondo, a aussi inspiré de nombreux compositeurs pour sa musique "d’un grand culot esthétique avec ce sifflet dans l’aigu, ce piano et cette partie très dissonante à l’harmonica qui traduit le chaos mental du tueur psychopathe…", explique Stéphane Lerouge. Pourtant, Morricone n’en garde pas un souvenir impérissable : "Il m’a confié que pour lui, ce n’était pas un acte héroïque de composition". Les années 80 seront synonymes d’une musique plus synthétique et ancrée dans son époque, notamment avec "Le Professionnel" (1981), réalisé par Georges Lautner.

La filiation artistique avec Giuseppe Tornatore

Un jour, alors qu’il travaille sur le film américain "Old Gringo", Ennio Morricone reçoit le scénario d’un jeune cinéaste sicilien et "tombe de sa chaise devant la beauté" de celui-ci. Il s’agit de "Cinema Paradiso" (1988), dont le thème est "une sorte de déclaration d’amour au cinéma" pour Stéphane Lerouge. Morricone, fidèle à la méthode de Sergio Leone, va composer la musique du film avant le tournage. Deux semaines avant le Festival de Cannes 1989, Leone meurt d’une crise cardiaque : "Il y a forcément une symbolique… Au moment où son frère de sang disparaît, un nouveau cinéaste qui a l’âge de son fils entre dans sa vie". La collaboration avec Giuseppe Tornatore continuera jusqu’en 2016. Aujourd’hui, le maestro a arrêté les concerts et ne compte plus composer de bandes originales non plus. Tornatore est cependant le seul cinéaste pour lequel il pourrait faire exception…

Tout au long de sa carrière, Morricone, trompettiste de formation, oscillera entre "musique appliquée" (la chanson de variété à ses débuts, le cinéma ensuite) et "musique absolue" (sa musique de concert). Dès ses débuts à la Rai, il voulait devenir un compositeur d’avant-garde contemporain. Finalement, sa musique de film n’est-elle pas devenue une musique absolue, que l’on peut écouter à part entière ? C’est en tout cas l’avis de Stéphane Lerouge.

Une œuvre inépuisable

"Sacco et Vanzetti" (Giuliano Montaldo), "1900" (Bernardo Bertolucci), "Mission" (Roland Joffé), "Les Incorruptibles" (Brian de Palma), "Les Huit Salopards" (Quentin Tarantino) et bien d’autres : les collaborations d’Ennio Morricone ne se limitent évidemment pas à trois cinéastes.

Pour Stéphane Lerouge, Ennio Morricone est une légende pour "la longévité de son parcours et la façon dont il a toujours régénéré son inspiration au contact des cinéastes". En effet, le compositeur est définitivement compatible avec toutes les esthétiques cinématographiques : "Cinéma politique, western, science-fiction, comédie, giallo… On n’a jamais vu un compositeur aussi transversal".

Il était indispensable que je change de style à chaque composition. Chaque film l’exigeait.

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK