Entrez sans frapper

Keith Haring, l'homme qui voulait faire descendre l'art dans la rue

À Bozar, une rétrospective Keith Haring, à voir jusqu'au 19 avril
2 images
À Bozar, une rétrospective Keith Haring, à voir jusqu'au 19 avril - © Keith Haring/Bozar

A Bruxelles, Bozar présente une grande rétrospective de l’artiste américain légendaire, Keith Haring. Ami et compagnon d’art à la fois d’Andy Warhol et de Jean-Michel Basquiat, Keith Haring a marqué le New York des années 1980, jouant un rôle clé dans la contre-culture et créant un style immédiatement reconnaissable.

Surtout célèbre pour ses motifs iconiques très colorés – chiens aboyeurs, bébés rampants ou autres soucoupes volantes -, Keith Haring cherchait à faire œuvre d’art public', qu’il diffusait à travers ses pop shops, via les médias ou encore dans les métros et les espaces urbains collectifs.

Son style singulier, en apparence spontané, était traversé par les énergies de son époque, du voyage dans l’espace au hip-hop et aux jeux vidéo.

Une œuvre puissante, réalisée sur une période de dix ans, et qui n’a rien perdu de son actualité !

___________________

Une vie, une oeuvre

Alberta Sessa, qui coordonne l’expo pour Bozar, a été fascinée de voir à quel point les dessins de l’artiste, son message, son langage visuel, sont toujours d’actualité, par la force du trait, sa simplicité apparente mais en réalité extrêmement construite.

L’exposition se déroule sur dix chapitres : vidéos, photos, dessins, dessins à la craie,… se suivent dans une progression chronologique. Y apparaissent toutes les influences qui ont inspiré l’artiste : la BD, le pop art, la musique, l’expressionnisme abstrait, la calligraphie japonaise, les travaux des grapheurs new-yorkais, et même la Belgique, avec Alechinsky et Christian Dotremont !

Une éducation artistique

Keith Haring naît en Pennsylvanie en 1958, dans une famille de banlieue très conservatrice, très religieuse, mais aussi très unie. Son père est passionné de dessin et de BD, il encourage son fils dans cette voie.

Keith fera des études artistiques. D’où sa connaissance approfondie de l’histoire de l’art, notamment de l’art du 20e siècle, l’influence de CoBrA, de Calder, Christo, Picasso, Matisse, le Pop Art, avec Pollock, Dubuffet, Lichtenstein, Warhol… On sent aussi chez lui l’influence des années 60 : le premier pas sur la Lune, la télévision, Walt Disney…, ainsi que des civilisations anciennes, maya, égyptienne,… On retrouve aussi l’influence de la BD dans sa façon de commencer ses oeuvres en dessinant des cases.
 

L’oeuvre

Le mouvement pop est d’abord un mouvement britannique très underground, très contestataire, contre la société de consommation, explique Dimitri Joannidès, historien de l’art et expert en art moderne et contemporain chez FauveParis, maison de vente aux enchères. Keith Haring s’en empare. C’est aussi une façon de contester l’impérialisme américain pendant les années 60 et 70, les guerres de décolonisation, le monstre dollar qui dévore tout. "L’imprégnation du pop art dans l’oeuvre de Keith Haring est une dénonciation d’un contexte social et politique."

Amoureux de la liberté, il se méfie des groupes stéréotypés, de la société de consommation, du capitalisme oppresseur, du racisme, de l’homophobie, du nucléaire. Il cherche à dénoncer en permanence l’abus de pouvoir, les pressions exercées sur les peuples. Il dénonce aussi l’Apartheid en Afrique du Sud, les drogues dures, le nucléaire….

Parmi ses formes obsessionnelles, figurent :

  • le bébé rampant : l’innocence du bébé, sa force positive et énergétique, son mouvement
  • le chien, à la fois inquiétant quand il attaque et positif quand il nous défend
  • le bonhomme avec son bâton, menaçant.
  • la soucoupe volante : l’obsession des années 80 pour les ovnis, la guerre froide, le nucléaire, le sida qui va faire des ravages.
     

Art is the message

En écoutant une conférence de Christo, Keith Haring découvre l’importance de l’art dans l’espace public, c’est un déclic. Il admire la scène graffiti, le rap et le hip-hop, dont il s’approprie les codes. Il descend dessiner dans le métro, avant d’accéder aux galeries.

"Art is the message, c’était vraiment son credo. Son ambition était de toucher le plus de gens possible, la beauté devait exister dans la rue aussi. Et effectivement, la force de son dessin continue à parler aux gens aujourd’hui", explique Alberta Sessa.

Sa carrière a démarré de façon fulgurante en 1982, après sa première exposition chez Tony Shafrazi, et c’est dès 1983 qu’il crée ses pop shops, sur le conseil d’Andy Warhol : il imprime ses oeuvres sur des t-shirts, des sacs, des mugs. Il le fait dans un esprit un peu contestataire, il veut rester fidèle à cette volonté de rendre l’art accessible à tous.

"S’il y a des gens qui ne peuvent pas se permettre une oeuvre à 30 000 dollars, ils peuvent s’acheter un essuie ou un t-shirt. Et bien, moi, je suis très content."

Star de la contre-culture et puis superstar d’un nouveau pop-art… cela crée une ambivalence. Même si cette question de l’unicité de l’oeuvre d’art n’était pas nouvelle, explique Dimitri Joannidès : elle se posait déjà pour le Bauhaus, pour Vasarely, Mondrian, Le Corbusier, Fernand Léger…

"Cette volonté d’investir l’espace public le mène logiquement à la médiatisation, donc à la peopelisation. C’était forcé. Mais il est toujours resté humble et fidèle à sa communauté de départ."

Keith Haring a utilisé sa notoriété dans la lutte contre le sida, il a soutenu Act Up et a encouragé la communauté homosexuelle à faire son coming out. Il faut vivre !, disait-il.

Et c’est ce qu’il faisait. Avec ses nombreux amis du show business, Madonna, Grace Jones, Basquiat, Klaus Nomi,… il animait les nuits de l’East Village, au Club 57, installé dans la cave d’une église, au Paradise Garage, au Mudd Club… C’était une famille, une communauté d’artistes très joyeuse.

La carrière artistique de Keith Haring a été foudroyante, comme sa courte vie. Il meurt en 1990 à 33 ans, du sida.

Newsletter La Première

Recevez chaque vendredi matin un condensé d'info, de culture et d'impertinence.

OK