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Rachid Benzine : "Quels yeux pourront irradier l'amour que seule une mère sait donner ?"

Une ode aux mères de la première génération d'immigrés
Une ode aux mères de la première génération d'immigrés - © Seuil

Dans son nouveau livre, l’islamologue Rachid Benzine salue avec émotion les sacrifices des mères de la première génération d’immigrés. Il est l’auteur de Ainsi parlait ma mère (Seuil).

Rachid Benzine est enseignant, islamologue et chercheur associé au Fonds Ricœur, auteur de nombreux essais dont le dernier est un dialogue avec Delphine Horvilleur, Des mille et une façons d’être juif ou musulman (Seuil). Ainsi parlait ma mère, son premier roman, est la révélation d’un écrivain.


Identité et souffrance

Dans le livre, le fils décide de consacrer son temps à sa mère, parce qu’il est le dernier fils de la fratrie, c’est celui qui a le mieux réussi, qui n’est pas marié. Il retourne dans l’appartement où il est né, pour s’occuper de sa mère de 93 ans.

Le fils se sacrifie parce qu’il découvre que sa mère s’est sacrifiée pour sa famille, dans sa condition de femme immigrée et illettrée. Elle a connu à la fois l’exil extérieur, venant du Maroc, et l’exil intérieur, quand on ne maîtrise pas la langue du pays d’accueil, l’imaginaire, les représentations, ni les codes culturels. Elle a toujours essayé de protéger ses enfants.

La mère n’a pas fait de ses souffrances une identité. "Mais au-delà des générations, on voit bien, avec le populisme et le fondamentalisme, comment les gens font aujourd’hui de leur souffrance une identité. Et à partir de cette identité souffrante, on est dans une course, dans une concurrence victimaire, on n’est plus dans cette idée de la responsabilité."

Or, pour Rachid Benzine, ce qui est intéressant, c’est de ne pas enfermer les gens dans leur souffrance ou leur statut de victime, mais de voir comment redonner à chacun la capacité de devenir sujet, c’est-à-dire responsable de ses actes, de ses dires, de son faire.

J’ai honte d’avoir eu honte, à l’époque, de l’entendre parler avec mes profs, ma mère. La culture scolaire exclut autant qu’elle intègre et les parents étrangers en sont les premières victimes.

Rachid Benzine écrit le sentiment de honte ressenti par les fils de sa génération, qui se sentent comme des traîtres : "Les transfuges de classe ont toujours le cul entre deux chaises".

Il n’a lui-même n’a pas éprouvé ce mépris envers sa famille, mais beaucoup autour de lui ont pu vivre ce sentiment de double exclusion. "D’abord la honte de l’accent des parents, puis plus tard, la honte d’avoir eu honte, et en même temps cette idée de transfuge de classe, sociale, culturelle, qui fait que lorsque vous accédez à une autre classe, vous n’êtes pas pour autant accepté, parce que vous n’en êtes pas issu."

C’est pour cela qu’il y a cette tension-là, explique-t-il. D’un côté, ce qui relève de l’affect, ce que vous pouvez partager avec vos parents, et de l’autre, la douleur que vos parents ne puissent plus vous rejoindre dans ce que vous êtes devenu, à partir de la culture que vous a donnée l’école, de cet imaginaire auquel vous avez accès.

< Il y a quelque chose qui ne se partage plus >


Une question de reconnaissance

"Il est important que l’école puisse reconnaître l’histoire à la fois des gamins et de leurs parents. C’est toujours cette question du récit. Si les souffrances et les belles choses réalisées par cette génération ne sont pas reconnues, les fils voudront toujours venger leurs parents. Finalement, c’est la question de l’estime de soi, de l’estime de l’autre, de la dignité, de la vulnérabilité, de comment on va donner à chacun la possibilité d’exister et de devenir sujet. On doit être attentif à faire de la place aux parents, de faire de la place aux enfants, mais surtout de ne pas les enfermer dans un processus de victimisation ou de souffrance."

La reconnaissance est une question clé pour notre société. On le voit avec les Gilets jaunes, quand on est incapables de reconnaître la parole et les souffrances de l’autre, et en même temps les solutions qu’il propose.

S’il n’y a pas cette idée de la reconnaissance des uns et des autres, il est très difficile, dans une démocratie participative, de pouvoir vivre ensemble. Dans le récit que se raconte une nation, il faut qu’elle puisse reconnaître les apports des uns et des autres, c’est ce qui permet à chacun de grandir, dit Rachid Benzine.
 

Vers un récit commun ?

Il est très difficile aujourd’hui de partager un récit, parce que chacun est dans une espèce d’egotrip. La question de l’altérité, au sens de ce qui vient interroger nos évidences et nos représentations, est de plus en plus compliquée, parce que les réseaux sociaux ont tendance à confiner les gens dans leurs propres croyances, dans des systèmes qui vont s’exclure les uns des autres.

Comment faire avec ces fragmentations de récit ? On n’est que dans l’horizontalité, mais on a besoin aussi de cette verticalité, de quelque chose qui transcende les sociétés et l’existence humaine, pour une question de pérennité même.

Si on n’est pas capable d’avoir un récit commun, alors essayons peut-être de mettre en commun nos propres récits, d’écouter les mémoires et récits des uns et des autres, de nous échanger nos récits. C’est à travers cet échange, ce partage de mémoire, qu’on peut s’agrandir les uns et les autres.


"Quels yeux pourront irradier l’amour que seule une mère sait donner ?"

Dans les yeux de sa mère, Rachid Benzine voit un amour inconditionnel. Une mère analphabète, illettrée, mais qui est très riche de sa culture orale, une culture qui a été disqualifiée par la culture savante.

"Pour moi, c’était important de pouvoir réhabiliter ces invisibles qui ont tant de choses à nous dire et à nous apprendre."

Écoutez Rachid Benzine ici, à partir de 34'40''

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