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Pierre Rosanvallon : "Le populisme est le symptôme de tous les dysfonctionnements de notre société contemporaine"

Pierre Rosanvallon : "Le populisme triomphe tout simplement parce qu’il n’y a pas d’alternative en face de lui"
Pierre Rosanvallon : "Le populisme triomphe tout simplement parce qu’il n’y a pas d’alternative en face de lui" - © Wikimedia commons

Qu’est-ce donc que le populisme, ce mot utilisé à tort et à travers ces dernières années ? Pierre Rosanvallon, grand spécialiste de la démocratie, pointe les caractéristiques de l’idéologie populiste et dessine les contours des alternatives à construire pour faire face à ce courant politique. Il publie Le siècle du populisme (Seuil).

Pierre Rosanvallon fait la distinction entre les mouvements populistes et les régimes populistes.

Les mouvements populistes sont très diversifiés mais peuvent être assimilés à des mouvements de réaction : ils sont l’expression d’impatiences, de colères qui s’enracinent dans un sentiment de mal représentation, d’un fonctionnement démocratique perçu comme déficient, d’un éloignement des citoyens des responsabilités, d’une colère contre des sociétés où les inégalités se sont développées depuis une trentaine d’années.

Les régimes populistes, que ce soit la Russie de Poutine, l’Amérique de Trump, la Hongrie d’Orban, la Turquie d’Erdogan, peuvent se définir avec évidence par un certain nombre de traits communs. Une vision de la démocratie immédiate qui sacralise le référendum et surtout déprécie les corps intermédiaires, les autorités indépendantes, les cours constitutionnelles, les médias qui sont considérés comme des obstacles à ce rapport direct entre le pouvoir et la société. C’est une vision de la société qui est partagée entre amis et ennemis, 0.1% contre 99.9%.

"Mais la croissance des inégalités, il ne faut pas la voir simplement comme un bloc de 99.9% contre un bloc de 0.1%. La société est aussi constituée par un contrat social, la redistribution fiscale se passe aussi à l’intérieur même de ces 99.9%, c’est là qu’il y a la masse d’argent. Un argent considérable qu’il s’agit, par la redistribution, de remettre en cause. Mais la société, ce n’est pas 99.9% qui font bloc contre les 0.1%. Cette vision me paraît tout à fait fausse.
On l’a bien vu dans les récents mouvements de grève, les Gilets jaunes, les mouvements français sur les retraites, les rapports de justice entre hommes et femmes, entre cadres et ouvriers, entre temps partiel, temps plein et chômage… Toute la construction de la justice sociale ne peut pas simplement être réduite au slogan : faire payer les milliardaires. Même si cela peut être un objectif tout à fait reconnu."

 

L’usage du mot 'Peuple'

Le mot peuple remplace aujourd’hui celui de classe ouvrière, de classe moyenne. La société est plus émiettée et ce mot semble redonner sens à une société qui n’est plus organisée aussi lisiblement en classes sociales.

Le mot peuple a aussi une histoire glorieuse : il a été au coeur des révolutions française, américaine, haïtienne, il a été chanté par les grands historiens comme Michelet, il est dans les rues d’Alger…

"Mais le peuple est quelque chose à composer, il n’existe pas déjà là, observe Pierre Rosanvallon. Le peuple doit d’abord être raconté dans sa diversité. La démocratie, c’est constituer le peuple en un sujet politique et faire que ce ne soit pas simplement une image englobante. Une image globale peut suffire pour dénoncer un pouvoir dictatorial, pour faire pression dans la rue.
Mais pour construire positivement une société, il faut donner à ce terme de peuple une consistance, via un contrat social, des règles de distribution, de délibération collective, de participation civique."


Qu’est-ce qui explique la force du populisme ?

La force du populisme s’explique par le fait qu’il est le symptôme de tous les dysfonctionnements de notre société contemporaine. Mais le populisme est aussi, et on a tendance à l’oublier, un ensemble de propositions, telle que cette idée d’une démocratie référendaire, à travers le référendum d’initiative citoyenne.

Parmi les propositions simplificatrices du populisme :

  • la démocratie serait réglée si le référendum était un instrument utilisé de façon quasi permanente.
  • les difficultés économiques seraient réglées si on pratiquait le protectionnisme.
  • la société serait cohérente s’il n’y avait pas tous ces étrangers, tous ces réfugiés, tous ces immigrés qui mettent en cause notre identité.

Il y a donc une vision de l’égalité du lien social uniquement produite par une identité d’exclusion, analyse Pierre Rosanvallon.

Ces propositions apparaissent séduisantes aujourd’hui partout dans le monde, les passions qui portent le populisme et les solutions populistes sont partout triomphantes, tout simplement parce qu’il n’y a pas d’alternative en face d’elles.

"On ne peut faire sa critique que si l’on oppose une autre vision à cette vision démocratique, économique et sociétale du populisme. C’est parce que le progressisme est aujourd’hui en quelque sorte défait que le populisme triomphe."
 

Proposition : la démocratie interactive

Le populisme a comme proposition centrale, d’un point de vue démocratique, un pouvoir immédiat à travers le référendum et un pouvoir majoritaire.

La souveraineté du peuple s’exprime bien sûr dans le moment électoral, mais sous la forme de majorité seulement, et avec beaucoup d’abstentions. Pierre Rosanvallon préconise donc d'envisager d’autres formes de représentation, d’autres formes d’expression de la souveraineté, pour que chaque citoyen individuellement soit important. C’est la représentation narrative : ce que je vis compte pour quelque chose dans la société.

La représentation doit emprunter des chemins différents : élire des délégués bien sûr, mais aussi mettre en place des assemblées de réflexion, donner de la dignité, de la visibilité à ce que vivent ceux qui sont sans voix dans la société. Le tirage au sort est aussi l’un des éléments d’une vision élargie de la représentation.

"Là où le populisme veut simplifier la démocratie, avec l’identification à un leader, la simplification à travers le référendum, la démocratie développée est au contraire une démocratie démultipliée où il y a des façons non pas concurrentes, mais plurielles d’expression de la souveraineté, d’expression de la représentation, pour faire en sorte que la majorité ait évidemment un pouvoir décisif mais que n’importe qui compte dans la société."

 

L’importance des institutions démocratiques indépendantes

La démocratie, c’est aussi un régime dans lequel il y a des institutions que personne ne peut s’approprier, ni privatiser. Ce sont les institutions indépendantes, la justice, les cours constitutionnelles…

Les populistes, pour leur part, ne considèrent comme légitimes que les institutions qui sont élues. Mais ce n’est pas la démocratie, dit Pierre Rosanvallon.

Ces institutions sont démocratiques, non pas au sens de l’élection, mais au sens des fonctions qu’elles remplissent et au sens qu’elles sont gardiennes de l’intérêt général, parce que personne ne peut mettre la main dessus.

C’est donc une philosophie de la démultiplication, de la complication des démocraties, et non pas de la simplification, qu’il s’agit de mettre en oeuvre aujourd’hui.

 

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