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Pascale Clark : " Ma chère bouche, ce n’est vraiment pas le moment de prolonger la sourdine "

Alors que tombent les masques, la journaliste et écrivaine Pascale Clark a eu l’idée de s’adresser à sa bouche. Elle lui recommande, notamment, de ne pas se voiler la face. Et de ne plus jamais oublier de l’ouvrir. Par les temps qui courent c’est apparemment urgent.

 

Ma chère bouche,

 

Jamais je n’aurais crû écrire à une bouche, ni celle des autres, ni la mienne, mais les temps pandémiques ne nous ont-ils pas laissés, depuis plus d’une année, oui, c’est ça, bouche bée. Et puisque l’été est annoncé et qu’il s’avère délivré, autant ne pas laisser passer sans la saluer cette bienvenue bouche d’aération.

Va pour la bouche, l’un des orifices les plus intimes qu’il soit, oui, je sais, il en est d’autres, ne me tentez pas.

Depuis deux jours en France, 8 de plus à Bruxelles, les bouches se sont déliées comme on parlerait des langues. Bas les masques à l’air libre, remballé, le bout de papier ou de tissu obligatoire, en extérieur désormais, tout un pan de peau est prié d’aller se déshabiller, la moitié du visage ou à peu près, sauf pour ceux qui, de vague en vague, n’ont cessé de mettre le nez dehors, ça m’a rendue dingue.

Quand est tombée mercredi dernier la nouvelle de la libération labiale via la bouche du premier ministre Jean Castex, j’avoue, j’ai flippex. D’un seul coup, ressortir dans la rue la bouche à nue, c’était comme retourner à la plage au début de l’été en maillot 2 pièces échancré, c’était comme rouler sans casque en scooter ou bien en Solex.

En face, bien pire encore : tous ces visages soudain dessapés, ces lèvres et ces mentons dénudés, ces pommettes, ces nez comme dépenaillés, le danger semblait clignoter devant moi à bout portant, je ne pouvais m’empêcher de zoomer sur la moitié du bas d’en face, comme on mate une partie qu’on ne devrait pas mater, toutes les bouches m’apparaissaient en 3D, le paysage devenait cartoon, l’anormal avait changé de camp, je sentais bien que la contrainte des débuts avait viré au doudou antivirus, il était grand temps de réagir, de se remettre la tête à l’endroit, calmer ce feu d’inquiétude qui brûlait encore, ressortir le lipstick, et même, envisager de sourire.

Alors, j’ai parlé à ma bouche, tout doucement, presque à voix basse, la cajoler, la rassurer. J’ai commencé ainsi : Ma chère bouche. Tu ne peux pas continuer comme ça, tu ne peux pas passer le reste de tes jours à te voiler la face. Pense à tes lèvres, pense à tes commissures, à l’état de tes amies les cordes vocales privées d’air du dehors, pense à ton pote sans qui rien n’est possible : le souffle, enserré depuis la pandémie dans une chemise à jabot boutonnée jusqu’en haut.

Et puis surtout, ma chère bouche, ce n’est vraiment pas le moment de prolonger la sourdine, ne sens-tu pas toutes ces mauvaises haleines alentours, n’entends-tu pas toutes ces paroles de haine ?

 

Là, je crois que ma bouche a été touchée. Elle et moi avons décidé de ne plus rester bouche cousue.

 

Allez, je t’embrasse ma bouche !

 

Pascale Clark

 

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