Dans quel Monde on vit

Pascale Clark : " Chères 343 salopes, les échos de votre désobéissance civile circulent encore dans mon corps. "

C’était il y a 50 ans. En France, le 5 avril 1971, dans le Nouvel Observateur, 343 femmes avouent avoir avorté illégalement. La journaliste et écrivaine Pascale Clark s’adresse à elles dans son nouveau texte pour notre rendez-vous " En toutes lettres ! ".

 

 

"Chères 343 salopes,

 

J’aurais pu, c’est évident, attaquer cette lettre autrement. Regardez comme ça aurait eu de la gueule :

 

Chère Catherine Deneuve, chère Marguerite Duras, chère Brigitte Fontaine, chère Jeanne Moreau, chère Françoise Sagan, chère Françoise Fabian, vraiment, de la gueule !

Mais non, ça ne va pas, n’étiez-vous pas un tout, le genre de tout qui compte.

Ce 5 avril 1971, le numéro 334 du Nouvel Observateur (l’Obs d’aujourd’hui, quand on prenait son temps), ce numéro devient instantanément collector, la preuve, on en parle encore. 343 femmes revendiquent avoir commis un acte hors la loi. 343 noms inscrits, revendiqués, " Je déclare avoir avorté ". Aveu d’un courage manifeste, texte signé Simone de Beauvoir.

71, la France de Pompidou. Certes 68 est passé par là, ses pavés, sa rage. Un vent libérateur a soufflé mais les victoires sont masculines. Les femmes souffrent encore dans leur corps qui ne leur appartient pas encore.

La pilule contraceptive est arrivée il y a 4 ans grâce à Lucien Neuwirth. 6% seulement des femmes l’utilisent alors, compliquée à obtenir, maris et pères pas très chauds, pilule pas remboursée, de la chimie à ingérer et le recul qui manque.

Les femmes continuent à… " tomber " enceintes, l’expression ne dit rien de bon, on a vite fait d’attraper un enfant. Enceintes, sans l’avoir voulu. 1971, en France, l’avortement est illégal, la pratique est répandue, jusqu’à 1 million, chaque année, d’interventions dans la clandestinité, ça veut dire comme dans une boucherie. Admirez l’outillage : aiguilles à tricoter, sondes, cintres. Appréciez les lieux : sur la table de cuisine d’un étudiant en médecine ou dans l’arrière-boutique d’une faiseuse d’anges. 5000 femmes en meurent chaque année. Et quand une plus fortunée part avorter en Suisse, il arrive que le médecin profite des jambes écartées pour la violer, c’est arrivé à la comédienne Bulle Ogier.

Chères 343, vous toutes, j’y tiens, riches ou pauvres, connues ou pas, chère chacune, signataires d’il y a 50 ans, vous n’aviez pas toutes avorté comme vous l’affirmiez, la solidarité suffisait mais franchement, on s’en fout, pour ça, vous aviez pris de sacrés risques, la prison ou l’opprobre. De prison, il n’y eut pas, de répression, si, des descentes de police, des contrats de travail interrompus, seulement pour les anonymes.

Mais la vague était là, on ne la contiendrait plus. Chères 343, nous vous devons aussi ce qui suit : le procès de Bobigny l’année d’après, relaxe pour la jeune Marie Claire Chevalier poursuivie à 16 ans pour avoir avorté après avoir été violée, défendue vaillamment par la salope Gisèle Halimi, soutenue admirablement par la salope Delphine Seyrig.

Nous vous devons aussi Simone Veil à la tribune de l’Assemblée le 26 novembre 1974, dans un climat de sarcasmes, d’antisémitisme, de haine.

Chère Anne Marie Bouge, j’ai pris votre nom, au hasard, dans la liste des 343, je ne vous connais pas. La salope Bouge, y’a pas de raison.

Car la semaine d’après, vous les courageuses du manifeste du Nouvel Observateur, étiez devenues les salopes par l’entremise d’une caricature de Cabu à la Une de Charlie.

Ça n’a pas eu l’air de vous gêner, il fallait choquer et puis, dit comme ça, salope, c’était une médaille.

Chère Anne Marie Bouge que je ne connais pas, merci éternel à vous, au nom des 343.

Les échos de Votre désobéissance  civile circulent encore dans mon corps.

 

Pascale Clark

 

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