Dans quel Monde on vit

Pascale Clark : " Chère Juliette Gréco, tout me plaisait dans votre façon d'être, les mots liberté et courage n'y suffiront pas. "

Pascale Clark : " Chère Juliette Gréco, tout me plaisait dans votre façon d'être, les mots liberté et courage n'y suffiront pas. "
Pascale Clark : " Chère Juliette Gréco, tout me plaisait dans votre façon d'être, les mots liberté et courage n'y suffiront pas. " - © Getty / Serge Benhamou

Pour sa première contribution dans " En toutes lettres ! ", le rendez-vous incontournable de " Dans quel Monde on vit ", la journaliste et écrivaine Pascale Clark rend hommage à Juliette Gréco décédée cette semaine à l’âge de 93 ans.

 

Chère Juliette,

 

En vain et avec vanité je vous écris cette lettre. Vous n’auriez pas aimé, provoquer autant de tristesse. La mort, cette ogresse, a fini par vous choper, et pour la première fois sans doute, vous n’avez pas résisté, après tout, l’été venait d’expirer, alors partir, partir avant que les feuilles mortes ne se ramassent à la pelle, vous faire la belle depuis votre maison de Ramatuelle, face à la mer, sans une pensée sans doute pour la vôtre qui ne vous avait pas aimée.

Savez vous chère Juliette, que l’autre soir, quand se sont inscrits sur nos façades numériques ces quelques mots insensés annonçant votre mort, vous nous avez encore joué un sacré tour à la Belphégor :  vous qui aviez terrorisé tout un pays dans une série télévisée en jouant un fantôme masqué, vous disparaissiez au moment où ce même pays se ratatinait encore sous la menace d’un virus matamore. Je vous reconnais bien là : malicieuse autant que dure au mal, usant volontiers de vos poings quand il s’agissait de riposter à la violence banale, en cas d’humiliation, de goujaterie ou d’arrestation.

Vous avez tout connu, la pauvreté et la prison, le rejet et les déjections, vous avez tout imposé, l’étrangeté et le scandale, la dignité et les mandales.

Avec votre singularité, vous avez su nous faire chanter.

 

Vous savez ce que c’est, chère Juliette, vous connaissez la dérisoire condition humaine, nous voilà tentés d’inventer des lendemains qui chantent pour nous consoler, nous voilà en train d’imaginer vos retrouvailles comme une fête : vous, embrassant à nouveau Miles Davis, osera-t-il vous demander votre main dans l’au-delà, vous, dansant et discourant comme avant avec Merleau-Ponty, vous, vous  engueulant avec Piccoli, coupant dans un texte de Jean Paul Sartre, refaisant le monde avec Boris Vian, refaisant les 400 coups avec Sagan.

Il faut nous comprendre, Juliette, nous aurions aimé vous avoir plus longtemps, contempler encore votre noire silhouette, dans le monde des vivants.

Chère Juliette, puisque vous ne la recevrez pas, cette lettre, je peux laisser aller ces quelques compliments que vous n’aimeriez pas : tout me plaisait dans votre façon d’être, les mots liberté et courage n’y suffiront pas.

Tiens, pendant que vous y êtes, saluez aussi Serge..

J’avoue j’en ai pleuré une bonne partie de la soirée.

Je vous embrasse Juliette, on s’en fout du virus.

Pascale

 

Chaque samedi, dans “Dans quel Monde on vit”, un auteur-chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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