Dans quel Monde on vit

Pascale Clark : " Cher Samuel Paty, je vous écris comme une évidence "

Pascale Clark : " Cher Samuel Paty, je vous écris comme une évidence "
Pascale Clark : " Cher Samuel Paty, je vous écris comme une évidence " - © Tous droits réservés

Pour sa nouvelle contribution dans " En toutes lettres ! ", le rendez-vous incontournable de " Dans quel Monde on vit ", la journaliste et écrivaine Pascale Clark rend hommage à ce professeur décapité dans les Yvelines en France, vendredi 16 octobre.

 

Cher Samuel Paty,

 

Je vous écris comme une évidence, vous qui êtes entré dans nos vies en même temps que vous perdiez la votre, c’était vous le prof décapité, c’est ainsi au tout début que l’on a parlé de vous dans la sécheresse de l’info qui venait de tomber, et je dois bien vous l’avouer, j’ai bloqué sur le mot décapitation, une nausée, une vision, des images insoutenables passaient devant mes yeux, j’ai bloqué, je m’en veux… Et puis votre nom est apparu Samuel Paty, votre visage aussi, un visage en vacances, la mer derrière, l’insouciance, si on avait su.

L’autre vendredi, la Toussaint avait sonné, à nouveau le temps des congés en France, vos élèves vous avaient lancé, à dans 2 semaines, monsieur Paty ! , il paraît que vous leur faisiez aimer l’histoire, et aussi la géographie.

Cher Samuel, vous avez pris la route, à pied, marcher pour rentrer, 2 semaines devant vous, qu’auriez-vous fait ? 2 semaines dont une avec votre petit, garde alternée, cet enfant né l’année de la fusillade à Charlie.

Quelques jours après, une autre photo nous est apparue, vous en classe, un crayon dans la main, toujours le noir et blanc, plus de lunettes noires, des lunettes de vue, enfin votre regard, une lueur, une lumière, un élève derrière.

Entre temps, les faits étaient apparus, on avait su, pour l’engrenage, pour la sale histoire de bas étage, une ado qui ment, son père, sa vidéo galopante, et sa plainte, un imam autoproclamé, salafiste avéré, ses vomissements répétés, contre les juifs, contre les impies, tous préparaient le terrain pour les esprits faibles qui passeraient, avides de destinée, fusse-t-elle mortifère, arriver d’Evreux, payer des morveux  pour vous identifier, vous suivre, vous décapiter.

Comme vous aviez dû vous sentir seul Samuel, à être ainsi convoqué au commissariat, devoir vous justifier d’avoir fait votre métier, quelle était belle, cette liberté de penser à enseigner, quelle était veule l’autorité qui vous avait laissé vous débrouiller. Vous étiez menacé, vous vous sentiez ciblé, si seulement on avait su.

Le jour où le pays vous a rendu hommage dans le temple du savoir, tous ces êtres de pouvoir, humains masqués et dérisoires, réunis à la Sorbonne au soir d’un mercredi ensoleillé, la photo de vous en classe est réapparue, on y avait ajouté 2 dates entre parenthèses, 1973/2020 puisque vous n’étiez plus.

On a su que vous aimiez les livres, les voyages, le tennis et le badminton, que vous étiez doux et drôle, que vous étiez humain, personne n’a vu le moment où vous avez reçu à titre posthume, la légion d’honneur et les palmes académiques, votre famille a voulu la discrétion et ça m’a plu. J’ai pensé à votre enfant qui grandirait sans père, j’ai pensé à vos parents qui venaient de perdre leur fils unique, il n’y a pas de mots, dans des circonstances injustes et tragiques.

Vous étiez un prof fils de profs, cher Samuel, je vous salue avec chagrin et émotion, ces mots sont écrits à la craie.

 

Pascale Clark

 

 

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