Dans quel Monde on vit

Myriam Leroy : "Chers vieux, en 2020, je n'aimerais pas être un vieux"

La lettre de Myriam Leroy
La lettre de Myriam Leroy - © RTBF

L’autrice Myriam Leroy se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !", le nouveau rendez-vous de "Dans quel Monde on vit" sur La Première.

Chers vieux,

Quand est-ce qu'on est vieux ? A 70 ans ? A 80 ? Plus tard ?

On est toujours le vieux de quelqu'un, bien sûr. On ne cesse de nous le seriner et c'est vrai, la vieillesse est une notion toute relative, qui fluctue selon les régions, les époques, les milieux... mais quand même, est-ce qu'il y a un âge butoir au-delà duquel on bascule dans une autre dimension ?

On est vieux à 60 ans, d'après l'Organisation Mondiale de la Santé, même si on n'a pas 60 ans pareil dans les usines de Bophal ou dans les piscines de Berverly Hills.

On était vieux à 30 ans, selon moi à 29. Et quand j'ai eu des amis retraités plus vifs que des ados de 15 ans, j'ai fini par penser que l'âge, ce n'était qu'un chiffre, une vue de l'esprit. Qu'on avait le choix. Qu'on était libre.

Mais aujourd'hui, avec la pandémie, je crois qu'on est vieux quand on nous dit qu'on l'est. Peu importe qu'on pète une forme d'alpiniste ou qu'on soit alité devant Des chiffres et des lettres. Si on a des rides d'expression qui s'expriment toutes seules, alors on est vieux, et on doit se contenter du destin qu'on nous impose. Accepter de n'être plus un individu singulier, un cas particulier, mais juste le membre d'un groupe à risque.

 

Etre vieux en 2020, c'est être tenu pour responsable de l'immobilisation du pays. Etre le dernier concerné par les mesures d'assouplissement du confinement.

Devenir une statistique. Un pic.

Souvent, c'est se lever le matin en s'auto-auscultant à la recherche d'indices : fièvre, engelures, toux. C'est craindre qu'on nous parque dans un home, au péril de notre intimité et peut-être, de notre dignité, qu'on nous serve de la nourriture molle alors qu'on a toutes nos dents parce qu'en collectivité, il faut se plier aux dénominateurs communs et c'est effrayant.

Être vieux au temps du Covid 19, c'est ne pas pouvoir jouer avec ses petits enfants. C'est les voir grandir sur des photos pixellisées, ah tiens ils ne sont déjà plus bleus, ses yeux ?, quoi elle marche maintenant ?, félicitations, bon anniversaire !

Etre vieux aujourd'hui, c'est ne pas savoir quand et si on pourra un jour profiter. Profiter de quoi ? De rien, de tout ce qu'offre la vie quand on n'est plus obligé de se lever tôt pour la gagner. Jouir de la partie de Scrabble du mardi après-midi, de la gym avec les copines, des musées, des opéras, des restaurants, des voyages, de tout ce qui fait que l'existence a un sens et pas seulement celui qui mène à la fin.

Jeudi un ami a assisté aux obsèques de son père via Whatsapp.

90 années qui se sont clôturées, comme ça. Sans sandwichs mous, Sans gazouillis de bébés qui rapatrient de la vie dans la mort, sans fous rires nerveux, sans blagues foireuses avec les frères ou les cousins. Sur Whatsapp. Un adieu de loin à un homme qui a été un enfant, un adolescent, qui a aimé, qui a travaillé, qui s'est saigné, qui s'est bagarré, qui a eu des ennemis, des amis, des lassitudes, des envies inassouvies, un homme qui a eu une sacrée histoire. Un homme qui a eu le Covid, et un homme qui est parti le cercueil fermé, devant trois pelés. Comme ça, sans faste et sans éclat, sans cortège de pleureuses, sans grand élan collectif pour l'accompagner parce que chacun -et c'est normal- pense à ses tracas, à ses malades, à ses morts ou à ses plaques rêches sur les mains.

Un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. Mais quand les bibliothèques sont fermées et qu'on n'arrive plus à lire parce qu'on ne sait même plus pourquoi on lit (je parle ici surtout au sens figuré), le brasier s'éteint avant de s'allumer. Moi je ne voudrais pas m'en aller par la petite porte, qu'on euphémise mon départ comme on minimise celui des vieux, parce que ce serait dans l'ordre naturel des choses.

Je ne voudrais pas savoir qu'à chaque fois que mon nom apparaît sur l'écran du téléphone de mes enfants, quelque chose se serre en eux, sans qu'ils l'expriment parce que ce serait glaçant, une émotion furtive de l'ordre de la hantise de la mauvaise nouvelle. Je ne voudrais pas qu'ils craignent de devoir m'enterrer là, maintenant, alors qu'ils ont autre chose à penser ou simplement envie de penser à autre chose.

En 2020, je n'aimerais pas être un vieux.

Je pense à vous, et derrière un plexi, un masque, avec des gants, je vous embrasse. Et je vous dis à bientôt.

 

 

Pour sa sixième saison, “Dans quel Monde on vit” propose un nouveau rendez-vous baptisé "En toutes lettres !". Chaque samedi, un chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…