Dans quel Monde on vit

Myriam Leroy : " Chère 'la personne qui s'occupe de Twitter', ça serait pas le moment de tout supprimer ? "

Myriam Leroy : " Chère 'la personne qui s'occupe de Twitter', ça serait pas le moment de tout supprimer ? "
Myriam Leroy : " Chère 'la personne qui s'occupe de Twitter', ça serait pas le moment de tout supprimer ? " - © Romain Garçin

L’autrice Myriam Leroy se prête à l’exercice d' "En toutes lettres !", le désormais incontournable rendez-vous de "Dans quel Monde on vit" sur La Première.

Cher Jack, enfin chère " la personne qui s'occupe de Twitter ", j'imagine qu'il y a bien quelqu'un, vous qui l'avez fondé, vous devez avoir un oeil dessus, non ?,

Alors Jack, ce serait pas le moment de tout supprimer ?

Hein ? Pourquoi pas ? Je propose ! " Sorry tout le monde, on s'est planté, ça partait d'une bonne intention, on ne savait pas ce que ça allait devenir en tombant dans les mauvaises mains, c'est exactement comme le nucléaire, au départ on pensait que ça allait guérir le cancer et au final ça donne de la visibilité à Damien Ernst. "

Ce n'est pas Twitter qui crée les monstres, mais il leur fournit une belle mangeoire et puis surtout, il refuse de lui donner un petit coup de torchon, même quand la police ou la justice le lui demande gentiment.

Je sais pas si tu as suivi, Jack mais cet été, le Twitter belge a failli casser.

Ce qui a mis le feu aux poudres ? Une opinion tolérante sur le voile islamique dans la presse.

Aujourd'hui si tu as envie de tenir des propos progressistes, féministes, antiracistes, écologistes, ou même cyclistes (...) pour ta propre sécurité, il vaut mieux aller sur télégram, le courrier des terroristes, ou sur la messagerie de l'application de seconde main Vinted, pour ne pas te faire choper.

Si on te capte dire du Greta, gare à tes fesses.

Voilà, on en est là. C'est devenu ça, Twitter. Une arène de free fight où ceux qui débarquent en touriste prennent leurs jambes à leur coup de peur de prendre une balle perdue.

Sera tabassé quiconque sera perçu comme vegan, non-binaire, neuroatypique, bobo, écoresponsable, ou victime. Ça c'est peut-être le pire, victime. Parce que si tu es victime, mettons, de discriminations à l'embauche, de violences sexuelles ou de quolibets grossophobes, et que tu en témoignes, pour te faire du bien ou pour faire avancer le schmilblick, non ce n'est pas politique, non, tu ne fais pas oeuvre utile, tu te victimises. Tu fais dans l'auto-apitoiement de fragile. Les roitelets de Twitter ont un mot pour te désigner, ils l'ont piqué à l'écrivain Chuck Palahniuk : tu es un snowflake, un flocon de neige, traduction : un petit être que tout offense, incapable de dealer avec des opinions contraires. L'expression vient du roman Fight Club, dans lequel on peut lire : " Vous n’êtes pas exceptionnels, vous n’êtes pas un flocon de neige merveilleux et unique, vous êtes fait de la même substance organique pourrissante que tout le reste, nous sommes la merde de ce monde prête à servir à tout, nous appartenons tous au même tas d’humus en décomposition. "

Le livre et le film qui en a été tiré ont d'abord été perçus comme une satire d'un certain entre-soi masculin toxique et délétère. A ne pas prendre au premier degré, donc. Mais très vite ils sont devenus la bible de l'extrême-droite américaine et des trolls de tous pays.

C'est sans doute la plus grande force des caïds du Net, leur inventivité en matière de novlangue, la récupération de concepts qui pourraient tout à fait dire le contraire, car au fond, ceux qui se sente très uniques et très importants, qui croient qu'il est impératif qu'ils soient entendus et qui réclament le monopole d'une parole qu'ils ont toujours eue, il me semble que c'est eux.

Le projet Twitter était plein de promesses : il donnait enfin un espace d'expression à tout le monde, il n'était plus obligatoire de fréquenter les mêmes greens que les patrons de presse pour être entendu, c'était une belle utopie et au début, on y était presque : Twitter a fait pratiquement toute mon éducation de Baizuo (c'est un néologisme chinois péjoratif qui désigne une personne occidentale naïve ou hypocrite, ne militant pour la paix et l'égalité que pour satisfaire un sentiment de supériorité morale - je me permets de retourner de le stigmate).

Et puis il y a eu le backlash, le retour de bâton, les vociférations haineuses envers les rêveurs, les sensibles, les gentils, les indignés, les différents, les minorités et les minorisés. Elles ressemblent aux dernières convulsions d'un monde qui s'éteint mais quand même... la foire d'empoigne laisse des marques.

Le débat est impossible. Et est-il seulement souhaitable ? Dérouler de la pensée, des idées, oui. Mais de l'invective, de la hargne en format court, certitude contre certitude, ça sert à quoi ? A part à faire de l'audience et du trafic ? C'est l'historien français Pierre Vidal-Naquet, spécialiste des négationnistes, qui disait " Il ne peut être question de discuter avec eux. Un astronome discute-t-il avec un astrologue ou avec une personne qui affirme que la lune est un fromage de Roquefort ? "

Bref, Jack, tu tires la prise et tu fermes la porte en sortant ?

En te remerciant. Myriam

 

Chaque samedi, dans “Dans quel Monde on vit”, un auteur-chroniqueur partage une lettre adressée à une personnalité qui occupe le devant de l’actualité, à un inconnu qu’il a repéré ou à une personne qui le fait rêver…

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