Dans quel Monde on vit

Marielle Macé : " Écouter les oiseaux aujourd’hui, ça consiste aussi bien à prêter l’oreille à des silences qu’à des alertes "

A l’occasion d’un numéro spécial de " Dans quel Monde on vit ", réalisé en collaboration avec Passa Porta, l’essayiste et spécialiste de littérature Marielle Macé (autrice, notamment, de " Nos cabanes " chez Verdier) nous propose ce texte inédit intitulé " Écouter les oiseaux pendant le confinement ? ".

 

Ça fait longtemps que ça ne nous fait plus du tout la même chose d’entendre les oiseaux : depuis qu’on sait que leur population s’effondre, et que c’est le chant abîmé de l’anthropocène que leur voix et leurs silences font résonner. En 15 ans près d’un tiers des oiseaux ont disparu des paysages (tous milieux confondus — villes, campagnes, littoral, forêts…) Pour les moins connaisseurs d’entre nous, ce n’est même pas qu’on les entende moins en fait, c’est que notre écoute se brouille, que notre attention se charge autrement, désorientée ; on sait qu’ils chantent moins, on se dit qu’ils se taisent alors on écoute un peu plus. Les perceptions sont mêlées, instables, contradictoires. Écouter les oiseaux aujourd’hui, ça consiste aussi bien à prêter l’oreille à des silences qu’à des alertes, à jouir de ce qu’il reste de chants et s’en trouver consolés, qu’à sentir par ces chants, dont la beauté même nous conteste, notre puissance de saccage et notre désarroi.

Pendant le confinement, le paysage sonore a changé brutalement, tout le monde en a parlé. Les oiseaux n’avaient plus à s’époumoner ou à chanter plus aigu pour se faire entendre, ils n’avaient plus à fuir la ville pour nicher en paix, on les réentendait enfin. Et c’était comme un rebranchement soudain, éblouissant, à un monde dont nous crevons d’être déliés. Pourtant les oiseaux continuaient à s’éteindre, les pathologies se multipliaient à la frontière hommes-bêtes, leur présence devenait, indissociablement, signe de vie et signe de mort, on ne connaissait toujours pas leurs noms mais on se disait qu’on les entendait davantage, et on se cramponnait presque à leurs chants pour se faire croire que la pandémie avait au moins quelque chose de bon pour la planète.

Innombrables ont été les remarques au sujet de leur " retour ". Des témoignages du soin (du don) que constituait leur effraction dans nos encagements. Des élans pour observer la nature de proximité et recenser les chants, lorsque le Muséum national d’Histoire naturelle et la Ligue de protection des oiseaux ont lancé l’opération Confinés mais aux aguets (un exercice de science participative que LCI a traduit dans son vocabulaire toujours bien dégueulasse : " la LPO invite les Français à tirer profit de la période de confinement "). Des réflexions attentives, sensibles à une nouvelle partition de l’espace sonore et à l’idée de laisser pour une fois la parole aux bêtes — qui " avaient certainement leur point de vue " sur cette soudaine rupture de la pollution sonore et sur ce qui était en train de nous arriver (c’est ce que Vinciane Despret a suggéré). Et puis des rapidités sur le retour supposé des oiseaux, sur les bienfaits qu’il y aurait là et pour eux et pour nous. Parfois c’était désarmant, le bâclage de l’interprétation d’un silence à tant de coordonnées et de ce qui pouvait vraiment (éthiquement, politiquement, écologiquement) le repeupler. Il faut bien plus de précautions, d’attention réelle aux vivants, aux grands lacis de lignes de vie et de lignes de morts que sont désormais les paysages. Ne serait-ce que pour se dire que oui, c’était d’une douceur inouïe d’entendre chanter les oiseaux, parce que ça l’est toujours et parce que nous avons toujours eu un rendez-vous très particulier avec eux ; mais qu’on ne savait pas trop quoi faire d’une douceur éprouvée si fort, dans un moment de saccage social, et quand plus personne n’avait le droit d’accompagner ses morts. Il faut beaucoup de tact pour observer le silence.