Dans quel Monde on vit

Mariage forcé : quand la violence faite aux femmes s'inscrit dans les traditions

Récemment, le Prix Goncourt des Lycéens couronnait Djaïdi Amadou Amal pour son roman " Les Impatientes "(Ed. Emmanuelle Collas). Ce livre met en lumière la réalité des femmes camerounaises faite de polygamie, de mariage forcé et de violence au travers de l’histoire de trois femmes obligées de répondre à la volonté de leur père avant de passer aux mains de leur mari. La soumission rythme leur vie mais elles vont essayer de se révolter. Djaïdi Amadou Amal est venue parler de son livre à Pascal Claude dans "Dans quel Monde on vit".

D'abord quelques chiffres :  38% des jeunes filles subissent encore le mariage précoce et forcé au Cameroun. Plus de la moitié des femmes sont victimes de violence de la part de leur conjoint. Et lorsqu’une femme se plaint de violence, elle est toujours traitée comme une accusée plutôt que comme une victime.

Même si rien ne justifie jamais la violence faite aux femmes, peut-être faut il chercher du côté des traditions en Afrique Subsaharienne pour mieux l’analyser. C’est l’éclairage que tente d’apporter Djaidi Amadou Amal dans " Les Impatientes ".

En effet, un mot " Munyal " (titre original qui veut dire patience en peul) résume essentiellement la vie des femmes camerounaises. A tel point que la romancière ne se souvient pas de la première fois où elle l’a entendu :

Au départ, le Munyal fait partie des valeurs fondamentales de la culture peul et de la culture africaine. Initialement, c’est une valeur positive mais quand on dit à une jeune femme " patience ", ça ne veut pas dire que patience mais ça signifie tout simplement, accepte tout, soumets toi, obéis pour le bonheur de tes enfants et non pas pour ton bonheur propre. Obéis sans te plaindre

La religion au service des hommes ?

Un autre mot répété sur tous les tons, c’est " Allah ". Le père d’Hindou ne dit rien d’autre à sa fille " A partir de maintenant, vous appartenez chacune à votre époux et lui devez une soumission totale instaurée par Allah ".  La religion au service des hommes ?

Djaïdi Amadou Amal en est convaincue : " Je pense que oui puisque ce sont les hommes qui font les religions et ils interprètent les religions à leur guise. Finalement, je pense que la religion elle-même est prise en otage. On utilise la religion pour pouvoir parvenir à ses fins tout simplement "

Et de rajouter : " A certains moments, on empêche même les femmes d’avoir accès à certains test religieux pour qu’elles ne sachent pas vraiment où sont leurs droits "

Le Coran n’encourage pas la polygamie

Tout serait donc une question d’interprétation… Qu’en est il de la polygamie? " 

La polygamie est d’abord justifiée par la tradition " répond Djaïdi Amadou Amal. Elle existe dans toutes les ethnies et les régions du Cameroun chez les chrétiens comme les musulmans.  Un passage du Coran permet aux hommes d’avoir jusqu’à quatre femmes.  " A certaines conditions " précise l’écrivaine.

Evidemment, ces conditions ne sont jamais mises en lumière. Et la condition principale, c’est de pouvoir être équitable avec toutes ses épouses. S’il ne peut remplir cette condition, même s’il est soucieux du sort de ses femmes, un homme ne peut en prendre qu’une. 

En réalité, l’Islam n’encourage donc certainement pas la polygamie. Mais ce qui fait surtout souffrir les femmes, c’est que la polygamie reste toujours une décision unilatérale.

C’est toujours l’homme qui décide de prendre une autre femme, une femme qui est perçue comme une rivale, une femme qui vient prendre votre place, qui vient prendre l’héritage de vos enfants. La première épouse est sur ses gardes et ne se laisse pas faire.

Rien n’est donc simple. La polygamie complexifie les relations, engendre beaucoup de tensions. La solidarité entres les femmes est quasi inexistante. La vérité, c’est que les violences faites aux femmes sont souvent perpétuées par les femmes elles-mêmes " C’est aussi une des raisons pour lesquelles j’écris, c’est pour faire comprendre aux femmes qu’elles sont en train de perpétuer les violences et que ça ne va pas dans leur intérêt "

A la lecture de ces destins, le lecteur ne peut s’empêcher de penser que ça sent le vécu. La romancière le reconnait, elle fût mariée à 17 ans avec un homme riche de 50 ans mais elle s'est surtout inspirée de l'histoire de ses proches, de sa famille, de ses amis. 

Cependant, tout comme Ramla, une de ses héroïnes, elle s’est toujours sentie comme une extraterrestre. Et ce qui a fait très tôt sa différence, c’est l’amour de la lecture " J’étais prête à tout pour trouver des livres y compris à escalader le mur de l’église catholique " " Ce sont les livres qui m’ont ouvert l’esprit, qui m’ont permis de savoir que ce qui se passait autour de moi n’était certainement pas normal "

Un prix porteur d’espoir

Le Goncourt des Lycéens a donc profondément touché l’écrivaine " Le roman se passe en Afrique sub-saharienne mais quand on parle de violences faites aux femmes, il faut se rappeler que c’est un sujet universel. Que des jeunes plébiscitent le roman, qu’ils l’aiment et qu’ils soient suffisamment sensibles à ce sujet très grave, pour moi, c’est simplement l’espoir pour l’avenir d’un monde meilleur "

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