Dans quel Monde on vit

"Les voix de femmes ont baissé à partir du moment où elles ont rallié des lieux de pouvoir, où elles ont pu s’imposer"

Elles sont graves ou aiguës, claires ou sombres. Elles sont enrouées, cassées, profondes, fluettes ou envoûtantes. L’écrivaine Maylis de Kerangal sonde nos voix humaines. Elle signe Canoës (Gallimard-Verticales).

Canoës est composé de 8 nouvelles et d’une diversité de voix. "Chaque voix est saisie dans un moment de trouble, quand son timbre s’use ou mue, se distingue ou se confond, parfois se détraque ou se brise, quand une messagerie ou un micro vient filtrer leur parole, les enregistrer ou les effacer. J’ai voulu intercepter une fréquence, capter un souffle, tenir une note tout au long d’un livre qui fait la part belle à une tribu de femmes — des femmes de tout âge, solitaires, rêveuses, volubiles, hantées ou marginales", écrit Maylis de Kerangal.
 

La voix est un paysage

Quand on écoute une voix, "on voit un paysage. On voit possiblement un corps. Parce que la voix, c’est immédiatement du corps. C’est ça aussi qui est beau. C’est-à-dire que la voix, c’est ce qui incarne un être, c’est ce qui incarne, sur un plan très intime, sa singularité. Parce que chaque être a une voix qui fonctionne vraiment comme son empreinte digitale, qui est si précise, si singulière, si différente des autres, qu’à chaque fois, c’est l’expression de sa singularité."

Au point que certains systèmes de sécurité sollicitent aujourd’hui la biométrie vocale, comme code de verrouillage.

La voix laisse entendre des choses assez intimes de la personne : l’âge, le sexe, des choses de sa vie si elle a la voix éraillée ou rauque, ou si elle est fumeuse.

"Parfois il y a un paysage qui se déploie dans la voix : des voix plus urbaines ou comme des ruisseaux de montagne. Je trouvais que ce n’était pas mal d’associer des paysages, des territoires même, à des voix."
 

Les voix de radio

L’une des nouvelles évoque les voix de radio. Zoé travaille à la radio, elle apprend avec un coach vocal à baisser sa fréquence, parce qu’on l’a prévenue : ici, on n’aime pas trop les petites voix sucrées.

Les voix de femmes à la radio sont souvent des voix très basses, très graves, observe Maylis de Kerangal. Les voix très aiguës sont si peu présentes qu’on s’en souvient.

Des expériences faites sur des groupes de femmes ont montré que les voix avaient baissé, sans qu’on puisse attribuer cette baisse à la contraception, par exemple, ou au fait de fumer.

"Une hypothèse serait que les voix de femmes ont baissé à partir du moment où elles ont rallié des lieux de pouvoir, où elles ont pu s’imposer, où elles ont dû se frotter aux voix des hommes qui dominaient ces espaces. Cela s’est produit de façon très inconsciente, comme une espèce d’adaptation."


Pourquoi cette discrimination des voix féminines ?

"Parce que la voix féminine, que l’on rabat sur une tessiture aiguë, connote immédiatement une forme d’instabilité, une forme de fragilité. Ce n’est pas la voix grave, la voix de la compétence, que l’on rabat beaucoup plus sur les hommes."

Des expériences montrent que si l’on demande d’étalonner l’autorité de voix entendues, ce sont toujours les voix graves qui arrivent devant, les voix qui vont pouvoir prendre des décisions. La voix aiguë connote quelque chose qui est sur le point de se briser, quelque chose qui est lié à une immaturité, une voix associée davantage à l’enfance, souligne Maylis de Kerangal.

"On pourrait dire aussi que la voix féminine a cette autre force qui est d’être possiblement la première voix entendue, c’est-à-dire la voix de la mère. Et cela donnerait une autre puissance à la voix un peu aiguë, possiblement douce, qui serait la voix de la mère."

Les voix disent donc nettement quelque chose de la société, de ces moments de différenciation qui concernent toujours des questions de pouvoir et de domination.

"Les voix sont ainsi à la fois l’irréductible de l’être - chacun a la sienne -, mais elles sont aussi des voix sociales, elles se construisent en fonction des évolutions de la société, elles rejoignent des inflexions qui sont beaucoup plus de l’ordre du commun."
 

L’expérience de l’être

Notre voix est pleine de fantômes, elle est spectrale, elle fait entendre d’autres échos qui se superposent : la voix de la personne, mais aussi la voix de son métier, la voix de son savoir. A la tonalité, à la manière dont la voix est posée, on reconnaît par exemple immédiatement une voix de journaliste.

"Il y a une stratigraphie sonore qui compose chaque voix. C’est d’ailleurs là qu’on voit que chaque voix est singulière. L’expérience de l’être est réverbérée dans sa voix."

Et les accents sont si riches ! Quand on parle avec un accent dans la voix, c’est tout de suite un imaginaire culturel qui s’ouvre. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la voix s’adapte de manière totalement inconsciente, mais pourtant très audible, à l’interlocuteur avec lequel on parle, en termes de vitesse, d’intonation et parfois d’accent.
 

La voix des morts

Un autre texte évoque la voix des disparus : un homme n’a pas effacé de son répondeur la voix de sa femme, disparue il y a 5 ans.

"Pour moi, la voix, tant que je l’ai dans l’oreille, il y a quelque chose de l’être qui reste présent, avec qui j’ai encore quand même une relation vivante. Je conçois tout à fait d’archiver des voix, avec cette douleur possible que la voix enregistrée a cette matérialité incroyable, du fait qu’elle incarne immédiatement la personne dans son corps, mais aussi qu’elle est au présent, qu’elle est pour toujours au présent, qu’elle échappe un peu au temps. Et ça, ça peut faire mal."
 

Ecoutez Maylis de Kerangal, ici, à partir de 11'25''

Et dans la suite de 'Dans quel monde on vit',
la philosophe Vinciane Despret évoque les voix du monde animal et végétal

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